La sociolinguistique et l'Italie

13 août 2012

Test de langue pour les étrangers: dérision et formalité. A quoi ça sert?

Depuis le 9 décembre 2010 tous les étrangers extra-communautaires qui résident en Italie depuis au moins 5 ans et qui souhaitent obtenir un permis de séjour à longue durée doivent obligatoirement passer un test de langue.

Le test est de niveau A2 et comprend trois épreuves :

 

1- Compréhension orale (dialogues brefs et questions à choix multiple)

 

Exemples : Retranscription de l'enregistrement

 

A • Vorrei un caffè e un cornetto con la marmellata.

 

Il caffè macchiato?

 

Sì grazie, macchiato con latte freddo.

 

Subito.

 

 

B • Scusi signora, il treno regionale per Bergamo è già partito?

 

No, parte tra pochi minuti.

 

Devo fare subito il biglietto!

 

Vada allo sportello 5, vede, non c’è fila!

 

Questions : In quale luogo puoi ascoltare i testi? Scegli una delle tre proposte che ti diamo.

 

A. • In un bar • In un ristorante • In una mensa

 

B. • In una stazione degli autobus • In una stazione ferroviaria • In una stazione della metropolitana

 

 

2- Compréhension écrite (texte d'environ 10 à 15 lignes)

Exemple : Tutti in palestra

Vieni a conoscere la Palestra Gymnasium. La palestra è aperta anche d'estate. Se ti iscrivi ad un corso entro il mese di giugno, ti regaliamo la borsa, l'asciugamano e la maglietta della palestra.

 

L'abbonamento costa 37 euro al mese. Puoi scegliere tra quattro diversi tipi di corsi: corpo libero, aerobica, danza moderna, ginnastica dolce.

 

Vicino alla palestra c'è un grande parcheggio. Dentro la palestra puoi trovare un bar e un ristorante. Per avere informazioni telefona tutti i giorni dalle 9:00 alle 21:00. Siamo chiusi la domenica.

 

Questions :

1. La palestra Gymnasium è aperta

 

A) durante tutto l'anno

 

B) solo nei mesi estivi

 

C) solo nel mese di giugno

 

 

2. C'è un regalo per le persone che si iscrivono alla palestra

 

A) prima dell’ inizio dei corsi

 

B) prima del 30 giugno

 

C) il primo di giugno

 

 

3. Nella palestra è possibile anche

 

A) fermarsi a mangiare

 

B) nuotare in piscina

 

C) comprare articoli sportivi

 

 

4. Le persone che vogliono avere informazioni possono telefonare

 

A) la domenica mattina

 

B) dal lunedì al venerdì

 

C) dal lunedì al sabato



3- Production écrite

Exemple : Scrivi una cartolina ad un tuo amico italiano per invitarlo per le vacanze. Devi scrivere l’indirizzo ed un messaggio di almeno 15 parole (écris une carte postale à un ami pour l'inviter pour les vacances. Écris l’adresse et le message, environ 15 lignes)





Il n'existe aucune épreuve concernant la production orale. Cela reste très dommage étant donné que la communication orale fait partie de la vie quotidienne de chacun d'entre nous.

Mais ce que je souhaite soulever à travers ce test d'italien ce n'est pas seulement l'incohérence de l'absence de l'épreuve orale mais surtout l'incohérence qui existe entre le niveau de langue demandé (niveau A2, donc niveau élémentaire) par rapport au niveau de langue demandé pour comprendre les démarches administratives afin de s'inscrire au test.

En effet, les passages concernant l'inscription (qui s’effectuent online à cette adresse : https://nullaostalavoro.interno.it/Ministero/index2.jsp sont labyrinthiques. Le niveau de langue est celui d'un natif. Il ne s'agit pas seulement de compléter une fiche avec nom, prénom, adresse etc. mais de maîtriser à la fois l’instrument informatique (le site est très complexe, il existe une multitude de liens) et la langue bureaucratique italienne (inaccessible à un niveau A2). Après l'inscription le candidat reçoit une lettre officielle émanant de la Préfecture (elle aussi écrite dans une langue bureaucratique) et qui lui indique les dates et horaires des examens.

Si le candidat parvient à s'inscrire seul, on peut donc supposer que le test est totalement dérisoire étant donné le décalage linguistique entre l'inscription et les épreuves de langues. Si en revanche il n'y parvient pas cela ne signifie pas qu'il ne peut pas passer le test mais que de toute façon il sera incapable se survivre linguistiquement dans une société aussi bureaucratique que celle italienne. Puisque les candidats ont déjà résidé au moins 5 ans en Italie on suppose que beaucoup d'entre eux se sont déjà confrontés à l’administration italienne, qu'ils ont déjà compléter des formulaires, qu'ils ont déjà demandé leur carte sanitaire (équivalent de la carte vitale en France). Le test est alors pure formalité.

En revanche s'ils ont bénéficié d'une aide linguistique de la part d'associations ou de médiateurs linguistiques, l'accès à l'inscription leur est impossible. Quelqu'un d'autre doit le faire à leur place. Le test leur sert de certificat mais si leur apprentissage ne se poursuit pas il leurs sera très difficile comprendre les mécanismes linguistiques et culturels de la société italienne.

Je ne remets pas totalement en doute le test, mais je demande à ce qu'il ne soit pas une fin en soit. Il me semble essentiel qu'il fasse partie d'un processus d'apprentissage et qu'il ne soit pas envisagé comme un simple certificat qui donne l'illusion que les portes s'ouvrent enfin. L'échec ou la réussite au test ne doit pas nous empêcher de remettre en question les compétences linguistiques de chaque candidat. Le niveau A2 n'est pas suffisant, surtout lorsque l'examen ne comprend pas d'épreuve de production orale. La société italienne demande aux étrangers d'avoir un niveau nettement supérieur ; à la fois d'un point de vue linguistique (langue standard, langue bureaucratique, dialectes, variétés etc.) et d'un point de vue socioculturel (institutions administratives, demande de formulaires, comprendre des appels d'offres, s'inscrire à l'université, s'abonner à un magasine, comprendre un contrat etc.). Comment fait-on avec un niveau A2 qui ne nous permet pas de nous projeter dans la réalité sociale italienne ?


Lois et édits au Val d'Aoste sur le statut de la langue française

Edit de Rivoli du 22 septembre 1561

« Faisons scavoir qu'ayant toujours et de tout tems esté la langue françoise en nostre pais et duché d'Aoste, plus commune et generale que point d'aultre, et ayant le peuple et sujects dudict pais adverti et accoustumé de parler ladicte langue plus aisement que toute aultre, aurions entendu que, non obstant nos dicts statuts et ordonnances, aulcuns désobeissants usent en leurs procedures, tant de justice que d'aultres, de la langue latine laquelle, oultre ce qu'ils ne la scavent pas user parfaictement, n'est si intelligible au peuple comme la langue françoise, à cette cause avons voulu par ces présentes dire et déclarer, disons et declarons nostre vouloir estre resolument que audict pais et duché d'Aouste nulle personne quelle qu'elle soit, ait à user, tant ès procedures et actes de justice que à tous contracts, instruments enquestes et aultres semblables choses, d'aultre langue que françoise, à peine de nullité desdicts contracts et procedures et de cent livres d'amende à toutes deux les parties contrahentes et playdantes à ce contrevenantes. »

 

Loi Casati du 13 novembre 1859

(Document disponible à l’adresse suivante : http://www.sintesidialettica.it/pedagogia/documenti/legge_casati.pdf)

Art. 190. Gli insegnamenti del primo grado sono i seguenti:

1. La Lingua Italiana (e la Francese nelle provincie dov’è in uso tal lingua);

2. La Lingua Latina;

3. La Lingua Greca;

4. Istruzioni Letterarie;

5. L’Aritmetica:

6. La Geografia;

7. La Storia; Nozioni di antichità latine e greche.

 

 

Déclaration de Chivasso 1943

 

 

« Déclaration des droits des populations alpines

Nous, au nom des populations des Alpes,
Considéré:
-que la liberté de langue et de culte sont des conditions essentielles pour la sauvegarde de la personnalité humaine;
- que cette liberté peut être exercée et protégée uniquement par des institutions politico-administratives autonomes du pouvoir central;
-que les populations alpines ont souffert, plus que toute autre population italienne, la centralisation politique et administrative de l'État italien, ce qui les a amené au désastre actuel ;
- qu'une organisation se fondant sur le fédéralisme, ou au moins largement décentralisée des points de vue politique et administratif, de l'État italien est une condition essentielle afin que toutes les régions italiennes puissent se développer spirituellement et économiquement et garantir, par leur développement harmonique, la renaissance de la Nation entière ;
- qu'une large autonomie politico-administrative, se fondant sur des principes fédéralistes, au niveau régional et cantonal, est la seule garantie contre un retour à la dictature, qui trouva dans la structure centralisatrice de l'État italien un instrument déjà prêt pour exercer son arbitre sur le pays entier ;
Fidèles aux meilleures traditions du Risorgimento,
Déclarons que
1° - Le Droit de parler publiquement, d'enseigner dans les écoles publiques et d'utiliser sa langue dans tous les actes publics et privés est un droit essentiel de l'individu, qui doit être reconnu par les lois fondamentales de l'État et garanti par des traités internationaux ;
2° - Les populations alpines, qui ont des caractéristiques ethniques, linguistiques, culturelles et religieuses très particulières, ainsi qu'une longue tradition d'auto-gouvernement, revendiquent le droit de se constituer, dans le cadre général de l'État italien, dans des communautés politico-administratives autonomes, auxquelles puissent être attribuées les fonctions politiques non strictement relevant du gouvernement central. Réclament, en particulier, une autonomie totale en matière scolaire et culturelle, économique et agraire, de travaux publics et pour les questions de caractère strictement local.
Subordonnons :
à la reconnaissance desdits droits essentiels, l'adhésion à un mouvement politique italien.
Nous souhaitons :
que dans la nouvelle organisation de l'État italien ces principes seront accueillis aussi pour les autres régions historiques italiennes, sur la base du fait que le fédéralisme largement décentralisé est, dans notre période historique, la meilleure pour l'État italien.

 

 

Statut spécial de la Vallée d'Aoste.

Constitution de la Région

Article 1er

1)
La Vallée d’Aoste est constituée en Région autonome, dotée de la personnalité juridique, dans le cadre de l’unité politique de la République italienne, une et indivisible, sur la base des principes de la Constitution et selon le présent Statut.

2) Le territoire de la Vallée d’Aoste comprend les circonscriptions des communes qui en font partie à la date de l’entrée en vigueur de la présente loi.

3) La Région a pour chef-lieu Aoste.

Langue et organisation des écoles

Article 38

1)
La langue française et la langue italienne sont à parité en Vallée d’Aoste.

2) Les actes publics peuvent être rédigés dans l’une ou l’autre langue, à l’exception des actes de l’autorité judiciaire, qui sont rédigés en italien.

3) Les administrations de l’État prennent à leur service dans la Vallée, autant que possible, des fonctionnaires originaires de la Région ou qui connaissent le français.

Article 39

1) Dans les écoles de n’importe quel ordre ou degré qui dépendent de la Région, un nombre d’heures égal à celui qui est consacré à l’enseignement de l’italien est réservé, chaque semaine, à l’enseignement du français.

2) L’enseignement de quelques matières peut être dispensé en français.

Article 40

1) L’enseignement des différentes matières est organisé selon les dispositions et les programmes en vigueur dans l’Etat, moyennant des adaptations opportunes aux nécessités locales.

2) Ces adaptations, ainsi que la liste des matières pouvant être enseignées en français, sont approuvées et rendues exécutoires, après consultation de Commissions mixtes composées de représentants du Ministère de l’Instruction publique, de représentants du Conseil de la Vallée et de représentants du corps enseignant.

Article 40 - bis

1)
Les populations de langue allemande des communes de la Vallée du Lys indiquées par loi régionale ont droit à la sauvegarde de leurs caractéristiques et de leurs traditions linguistiques et culturelles.

2) Aux populations visées au premier alinéa est assuré l'enseignement de la langue allemande dans les écoles au moyen des adaptations nécessaires aux besoins locaux.

(source http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/italieaoste_statut1948.htm)

 

   

 

 

Loi régionale, no 6 du 16 décembre 1996

portant dispositions en matière d'accès aux organigrammes de l'administration régionale, des établissements

publics non économiques dépendant de la Région et des collectivités locales de la Vallée d'Aoste

La présente version française est conforme au texte adopté en français et en italien par le Parlement régional d'Aoste.

Article 1er

(Champ d'application)

1)
Le présent règlement s'applique à l'administration régionale et aux établissements publics non économiques dépendant de la Région.

[...]

Article  2

(Conditions générales)

1)
Pour accéder au cadre unique régional, les candidats doivent satisfaire aux conditions générales suivantes :

a) être citoyens italiens. La nationalité italienne n'est pas requise pour les sujets appartenant aux autres États membres de l'Union européenne, sans préjudice des exceptions visées à l'art. 3 du présent règlement ;

b) avoir au moins 18 ans révolus. Pour l'accès aux organigrammes réglementés par des dispositions spéciales, le report de la limite d'âge supérieure sont celles prévues par les ordres juridiques nationaux correspondants ; 1

c) remplir les conditions d'aptitude physique requises pour le poste à pourvoir. L'administration a la faculté de faire subir une visite médicale de contrôle aux lauréats du concours ;

d) connaître la langue française.

 

 

 

Annexe 7

Loi régionale no 58 du 9 novembre 1988

Dispositions pour l'attribution de la prime au bilinguisme
pour le personnel de la Région

Bulletin officiel no 26 du 10 novembre 1988, S.S. no 2 du 22 novembre 1988

Article 1 (Prime spéciale au bilinguisme)

1) Au personnel titulaire et non titulaire employé dans l'Administration régionale qui, aux sens des dispositions en vigueur de la loi, a réussi l'épreuve de vérification de la connaissance de la langue française, il est attribué une prime spéciale de bilinguisme cumulable avec toutes les autres primes avant les mesures mensuelles ultérieures pour la période comprise entre le 1er janvier 1986 et le 4 septembre 1986. 

3) Ladite prime, transmise chaque mois, n'est pas calculée à partir des effets de traitement de la retraite et est réévaluée tous les deux ans conformément aux dispositions prévues dans le troisième alinéa de l'article 3 du décret du président du Conseil des ministres du 30 mai 1988, no 287, apportant des règles pour les paiements de la prime de de bilinguisme au personnel des secteurs de la fonction publique employé dans les bureaux ou organismes situés dans la Région autonome à statut spécial de la Vallée d'Aoste.

4) La prime au bilinguisme est suspendue dans tous les cas où est prévue la suspension du traitement salarial et dans le cas où le personnel régional est en service commandé hors du territoire régional dans les autres administrations ou organismes.

Article 2 (Session extraordinaire)

1) Au personnel employé par l'Administration régionale qui, à la date d'entrée en vigueur de la présente loi, n'a pas réussi l'épreuve de vérification de la connaissance de la langue française prévue au premier alinéa de l'article 1, il est autorisé de participer à une session extraordinaire pour la vérification de la connaissance de ladite langue, qui doit avoir lieu dans les soixante jours à partir de l'entrée en vigueur de la présente loi.

2) Les commissions, les formalités et les épreuves d'examen pour la vérification de la connaissance de la langue française sont ceux prévus pour la désignation aux titulaires régionaux au moyen d'un concours.

3) Au personnel régional qui réussit l'épreuve de connaissance de français prévu au présent article, il est payé la prime spéciale de bilinguisme selon la même échéance que celle prévue pour les employés régionaux en vertu de l'article 1er précédent.

Article 3 (Cours de formation linguistique)

1) Les employés régionaux, qui n'ont pas participé ou réussi avec un résultat favorable la session extraordinaire prévue au précédent article 2 et qui n'ont pas soutenu une quelconque épreuve de vérification de leur connaissance du français, peuvent participer à des cours de formation linguistique organisés par l'Administration régionale en dehors de l'horaire normal de travail dans les soixante jours avant la date de l'entrée en vigueur de la présente loi.

2) Aux employés régionaux inscrits aux cours prévus au premier alinéa, il est reconnu un remboursement spécial des études et d'apprentissage dans la proportion correspondant à 70 % de la prime au bilinguisme; ledit remboursement n'est pas calculé en fonction du traitement de la retraite.

3) Les cours ont une durée annuelle pour un limite maximale de dix mois et pour un nombre d'heures annuelles comprises entre un minimum de 80 heures et un maximum de 160. Au terme des cours, les inscrits reconnus aptes sont admis à l'épreuve définitive de vérification de la connaissance du français.

 

 

Loi régionale n° 53 du 22 août 1994, portant dispositions d'application des articles 39 et 40 du statut spécial dans les écoles secondaires  

du premier degré de la Vallée d'Aoste

 

Article 2. Organigramme du corps enseignant

1) Afin de permettre la réalisation des objectifs pédagogiques prévus par les adaptations des programmes en vigueur aux nécessités locales, les organigrammes de postes communs d'enseignement augmenteront, à compter de l'année scolaire 1994/1995, dans les établissements d'enseignement secondaire du premier degré. Ladite augmentation est définie chaque année en fonction du nombre de classes fonctionnant selon l'horaire normal et en fonction de la différente formation des postes afférents à chaque matière enseignée. Les critères de définition de l'organigramme sont déterminés par acte de l'assesseur à l'instruction publique, les organisations syndicales entendues.

2) L'organigramme global du corps enseignant est entièrement attribué à chaque établissement scolaire dès le début de l'extension de l'éducation bilingue aux écoles secondaires du premier degré. Pour chaque année scolaire, à l'exclusion de 1994/1995, année de la première application de la présente loi, il sera procédé à la définition de l'organigramme du personnel enseignant par délibération du Gouvernement régional, adoptée avant le 31 mars de chaque année, sur proposition de l'assesseur à l'instruction publique, en fonction des buts visés à l'article 1er de la présente loi.

Article 3. Gestion des ressources

L'organigramme de chaque établissement, déterminé au sens de l'article 2 de la présente loi, sert à la pleine réalisation de l'éducation bilingue dans le cadre d'une programmation pédagogique ciblée, sur la base d'une plus grande disponibilité des ressources, et même à résoudre progressivement les situations de désavantage et de échec scolaire, ainsi qu'à l'insertion, par des mesures pédagogiques individualisées et de soutien, d'élèves venant d'autres régions d'Italie et d'ailleurs.

Article 4. Modalités d'application

Les organes collégiaux des établissements scolaires, dans le cadre de leurs compétences respectives et de leur autonomie de projet et de gestion, définissent les modalités d'application des programmes et des adaptation y afférentes, par l'élaboration de projet pédagogiques disciplinaires et interdisciplinaires susceptibles de favoriser des formes d'organisation modulaire et des espaces de flexibilité curriculaire, en fonction des objectifs liés à la programmation éducative et pédagogique.

Article 5. Formation du personnel

1) Un plan de formation pluriannuel est organisé à compter de l'année scolaire 1994/1995 à l'intention de tous les chefs d'établissement et de tous les enseignants de l'école secondaire du premier degré.

2) L'Institut régional de la recherche, de l'expérimentation et du recyclage éducatifs (IRRSAE), des universités italiennes et francophones, ainsi que des conseils d'enseignants participent à la définitions du plan, chacun en ce qui le concerne; ledit plan fera l'objet d'une délibération du gouvernement régional, sur proposition de l'assesseur à l'instruction publique.

3) La formation du personnel est organisée sur la base des besoins exprimés par les intéressés ainsi que des priorités formatives qu'ils ont eux-mêmes indiquées.

Article 6. Évaluation des résultats des adaptations

Un comité technique et consultatif créé par délibération du Gouvernement régional, sur proposition de l'assesseur à l'instruction publique, assure l'évaluation périodique des résultats des adaptations.

Article 7. Dispositions transitoires

L'organigramme de postes communs d'enseignement dans les établissements scolaires secondaires du premier degré est augmenté, au titre de l'année scolaire 1994/1995, à raison de 20% maximum de l'organigramme global, aux termes des dispositions visées à l'article 2 de la présente loi.

Source : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/italieaoste_loi1994.htm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lois fascistes sur l’italianisation

 Dans le domaine scolaire :

-          L’enseignement doit se faire en italien (RDL* du 22 Janvier 1925, loi n° 432, art. 272,) : Nell'anno scolastico 1924-25, anche nelle seconde classi di dette scuole si insegnerà in italiano.

-           La connaissance de la langue italienne est obligatoire pour accéder aux classes supérieures:. (RDL du 7 Janvier1926, loi n° 71, art. 273): Nelle scuole elementari che non siano state ancora trasformate a norma dell'articolo precedente la promozione alla classe superiore non si consegue se non superando una prova di lingua italiana.

 Italianisation de région:

-          Amende pour les enseignes comportant des mots d’origines étrangère: (RD* du 11 Fevrier 1923, loi n°352, art.4 : Applicazione tassa sulle parole straniere delle insegne  

-          Normes favorisant la commercialisation de produits italiens et non étrangers: (RDL du 28 Juin 1938 loi n°1162 :  Norme dirette alla difesa del prodotto italiano contro la illecita concorrenza del prodotto straniero  

-          Interdiction d’employer des mots étrangers dans le domaine commercial ou publicitaire: (RD du 23 Décembrte 1940, loi n° 2042 : Divieto nell’uso di parole straniere nelle intestazioni delle ditte e nelle varie forme pubblicitarie.

Sur la toponymie:

-          Nouvelles dénominations pour les régions et zones bilingues: (RD du 29 Mars 1923, loi n.800)

 Pour le domaine public:

-          Obligation de connaître la langue italienne pour un emploi dans la fonction publique: (RD du 11 Janvier 1923, loi n.9: con cui si estendono alle nuove Province la legge ed il regolamento comunale e provinciale che prevede la obbligatoria conoscenza lingua italiana per l’ impiego di segretario comunale 

-          Obligation de connaître la langue italienne pour un emploi dans le domaine juridique: (RDL du 15 Octobre 1925 loi n.1796: Obbligo dell’uso della lingua italiana in tutti gli uffici giudiziari del Regno, salvo la città di Fiume.

RD: regio decreto (émane du roi)

RDL: regio decreto legislativo (émane du parlement)

09 mai 2012

Langues, sociétés et inégalités

Les sociétés, comme les langues ne sont pas aussi homogènes que l'on pourrait le croire. On parle par exemple de la “société italienne” et de la “langue italienne” sans tenir compte qu'en réalité la micro-société milanaise, romaine ou napolitaine (pour ne citez que ces exemples) ne partagent ni les mêmes valeurs socioculturelles, ni les mêmes les codes linguistiques. La langue italienne n'est pas la même sur tout le territoire, il existe une grande diversité linguistique (présence de variantes, de dialectes, de langues étrangères …).

Tout individu membre d'une société est catégorisé en sous-groupes selon des critères économiques (les personnes aisées, classe moyenne, prolétaires ..), sociaux (travailleurs, dirigeants, étudiants, sans emploi, retraité …), générationnels (personnes âgées, jeunes, enfants …), géographiques (ruraux, urbains, périphérie..) et d'autres encore. La diversité sociale est étroitement liée à la diversité langagière et souvent, les inégalités sociales se retrouvent dans l'utilisation de la langue.

 

Prenons l'exemple de l'accès à la langue nationale et aux langues étrangères. Par exemple, la micro-société romaine se différencie nettement de celle du petit village de montagne Sant'Angelo Romano (province de Rome). Les habitants de la capitale industrialisée, commerçante, cosmopolite, universitaire et touristique sont pour la plupart alphabétisés et et adoptent facilement l'usage de la langue standard italienne (on note souvent une forme de bilinguisme entre le dialecte et la langue nationale). Les romains, pour la très grande majorité ont donc accès à la fois à la variété haute (l'italien) et à la variété basse (le dialecte). De plus beaucoup d'entre eux (étudiants, enseignants, commerçants, personnes travaillant dans l’hôtellerie, la restauration, le tourisme, l'édition..) connaissent au moins une autre langue étrangère. Résider dans une société urbaine signifie que les habitants ont un plus grand accès à la langue nationale (université, administrations, services publiques, théâtres, écoles de langues, instituts de culture étrangers..) et à la diversité linguistique (contacts avec la population étrangère – touristes ou immigrés, contacts avec des italiens parlant un autre dialecte venus d'autres régions pour travailler ou étudier …)

Cela n'est pas le cas dans une société rurale, comme celle de Sant'Angelo Romano où il n'existe aucune école de langues étrangères, où la langue standard est parfois à l'état rudimentaire où le dialecte local est favorisé dans les interactions quotidiennes.

Il n'y a bien évidement aucun type de hiérarchisation socioculturelle entre environnement urbain de Rome et l'environnement rural de Sant'Angelo Romano. Aucune société ne peut être proclamée supérieure à l'autre. Cela dit il est très intéressant de constater que la langue participe pleinement à l'identité socioculturelle des membres d'une société.

Prenons l'autre exemple de l'intensité de communication entre les individus. On remarque dans un milieu rural les membres de la communauté préfèrent ou sont plus à l'aise dans des interactions avec d'autres membres identifiables plutôt qu'avec des étrangers (il existe des obstacles à la communication, il peuvent être physiques (montagnes, forets, lacs) socioculturels (diplômé ou non, travail ..) et linguistiques (dialectes, variantes, langue nationale ou étrangères). En revanche dans un milieu urbain comme dans la ville de Rome les locuteurs ont une intensité communicative plus importante due à la présence de nombreux commerces, d'université, de lieux publics, d'étrangers...

En ce qui concerne la norme linguistique (fondée en générale sur la langue standard et qui préconise de façon arbitraire ce qu'il faut dire (ou non) et comment le dire dans telle ou telle situation), il est clair qu'elle fait partie de l'ensemble de des normes sociales établies. Les normes partagées par la société romaine (distinction socioculturelle entre l'usage du dialecte et de la langue nationale par exemple) ne correspondent pas forcément avec les normes partagées des locuteurs de Sant'Angelo Romano. Ces derniers s'exposent donc à des sanctions, à des commentaires critiques et à un déclassement social de la part des locuteurs urbains, ce qui engendre une forme d'insécurité linguistique qui peut empêcher une bonne interaction sociolinguistique entre les locuteurs urbains et les locuteur ruraux.

Conseil de lecture : Société, langue et discours, de C. Baylon

21 avril 2012

Le dialecte s'invite au cinéma

Pourquoi certains films italiens sont-ils extrêmement difficiles à doubler ou à sous-titrer? Pourquoi certains grands acteurs comme Alberto Sordi, Tòtò, Anna Magnani, Franco Citti, Massimo Troisi ou Ninetto Davoli nous sont-ils presque inconnus alors qu'ils ont contribué à la créativité et à la gloire du cinéma italien ? L'une des principale raison est parce qu'ils jouent tous dans leur dialecte natal.

Cette utilisation du dialecte dans le cinéma italien peut s'analyser de deux façons très distinctes.

 

1- L'effet comique :

Dans les films de Tòtò, Troisi (dialecte napolitain) et Alberto Sordi (dialecte romain), il apporte un effet comique et spontané qui accompagne les gestes parfois sur-dimensionnés des acteurs méridionaux des années 50 aux années 60. Le dialecte accompagne un style de jeu proche de la commedia dell'arte, fait d’improvisations et de boutades en langue originale. Cette liberté linguistique sert à la fois à donner au personnage une identité immédiatement reconnaissable, de lui conférer un aspect comique (soit le personnage se moque de l'italien standard et formel, soit il ne le maîtrise pas et commet des « gaffes » linguistiques dont les effets sont risibles). Le comique de geste s'accompagne toujours d'un comique de langue même si en réalité les dialectes en usage ne sont pas employés de manière étroite mais souvent italianisés afin que la majeur partie du public puisse comprendre. L’utilisation des dialectes méridionaux dans le cinéma comique a contribué à les diffuser à une échelle nationale et à leurs attribuer un aspect sympathique et convivial.

Le film de Camillo Mastrocinque « Tòtò, Pepino e … la malafemmina » raconte les aventures de deux napolitains qui se rendent à Milan (en voici un extrait)


Toto e Peppino a Milano

Les deux personnages du Sud se rendre donc dans une métropole du Nord dont ils pensent que la langue commune s'avoisine au français (pour des raisons frontalières). Ainsi lorsqu'ils tentent de demander des informations à un policier milanais, ils mélangent l'italien, le napolitain et le français pensant trouver un moyen de communication efficace. Cette scène, en plus de son effet comique indéniable, symbolise aussi la diversité culturelle et linguistique des locuteurs italiens. Les deux napolitains (dans la peau de deux ignorants du Sud et donc en situation d’auto dérision) se retrouvent dans la position de touristes étrangers dans leur propre pays, soulignant ainsi que le Nord et le Sud ne parlent effectivement pas la même langue. L'utilisation des dialectes dans les scènes comiques a donc pour but de souligner des différences avec ironie ou de souligner l'appartenance identitaire d'un personnage (parfois selon les stéréotypes nationaux pour que le plus grand public puisse profiter du film). Le film « non ci resta che piangere » avec R. Benigni et M. Troisi raconte les aventures rocambolesques de deux personnages dont l'un est d'origine toscane (Benigni) et l'autre napolitaine (Troisi). Leurs dialogues sont d'autant plus comiques que les personnages parlent parfois dans leur propre dialecte se qui crée des quiproquos linguistiques difficilement traduisibles, mais immédiatement perceptibles pour les locuteurs italiens. La rencontre des dialectes Nord-Sud fut l'un des fils conducteurs du cinéma italien des années 60-70, car il symbolise la rencontre culturelle de deux cultures et de deux mondes différents qui appartiennent pourtant à la même nation, et remet en question le problème de l'appartenance linguistique et de l'appartenance nationale.

 

2- le dialecte dans les films néo-réalistes :

En revanche lorsque le dialecte est utilisé dans les films néo-réalistes comme ceux de Pasolini, leur usage est à analysé sous un tout autre angle. En effet, il ne s'agit plus de faire rire le public sur des situations stéréotypées ou de quiproquos mais d’être au plus proche de la réalité sociale des personnages. Ainsi dans les films « L'accattone » ou « Mamma Roma », le dialecte romain s'impose de lui même étant donné qu'il est la seule ressource linguistique des personnages issus des quartiers populaires (des « borgate »). Le dialecte symbolise une fracture sociale et nationale, il devient automne et seul moyen de communication et souligne une certaine intraduisibilité de la réalité sociale du prolétariat romain. Même si ses films restent avant tout des fictions, des œuvres d'art, ils nous décrivent un monde bien réel où l'italien standard n'est accessible qu'à l'élite et où le dialecte a une place nettement privilégiée dans les communications quotidiennes. Le souhait de Pasolini, à travers ses romans, ses poésies et ses films était de sublimer et de transmettre cette richesse linguistique qui est encore considérée comme socialement et intellectuellement inférieure par les classes dirigeantes.

Voici une scène jouée par Anna Magnani, extraite du film "Mamma Roma" (avec les sous-titres français) en dialecte romain:


Anna Magnani-Mamma Roma

et cette scène magnifique où les personnages dialoguent en chantant (en dialecte romain): Anna Magnani jouant le role d'une ex-prostituée et célébrant la liberté grace au mariage de son proxénète et de sa future épouse:


Mamma Roma (1962).1

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08 avril 2012

Fédéralisme, Ligue du Nord et langues minoritaires : la diversité linguiste devient rempart.

Le parti politique de la Lega Nord per l'indipendenza della Padania (Ligue du Nord pour l'indépendance de la Padanie) qui est surtout connu pour ses positions xénophobes a récemment fait parlé de lui pour ses revendications linguistes. La Padanie qui recouvre la plaine du fleuve Po dans le Nord de l'Italie est une zone plurilingue où les différents dialectes sont encore en usage et où ils représentent un fort caractère identitaire pour les locuteurs. L'indépendance politique et fiscale que la Ligue du Nord réclame depuis plus de 20 ans s'accompagne d'une reconnaissance linguistique des dialectes régionaux en questions. Ainsi le journal officiel du parti “La Padania” a lancé une campagne linguistique symbolique en rédigeant ses articles en dialecte vénitien, en piémontais et en lombard (accompagné de la version italienne) pour “valoriser les langues régionales dans la presse et dans les médias” du Nord de l'Italie. En réalité cette campagne a surtout pris un pli politique, en accentuant la position indépendantiste du parti (qui a d'ailleurs refusé de fêter les 150 ans d'unification d'Italie) qui n'accompagne pas ses articles de propositions éducatives ou culturelles et qui se contente d'exclure toute autre sorte de dialectes.

 

Luca Zaia, Président de la Région Vénétie et ancien Ministre des politiques agricoles (de 2008 à 2010) sous le gouvernement de Silvio Berlusconi a proposé que les séries télévisées soient doublées ou soutirées en langues régionales. Toujours dans une optique de haine et de mépris envers les régions du centre et du sud de l'Italie, Luca Zaia se justifie en dénonçant l'accent romain et méridional de la majorité des journalistes nationaux. La bataille des dialectes du Nord ne se présente pas dans une optique d’égalité et de liberté. Elle se justifie contre une soi-disant domination méridionale dans le paysage linguiste national et non pour une reconnaissance de la diversité linguistique dans l’intérêt général de l'Italie.

Cette stratégie linguistique est en réalité bien plus subtile et bien plus politique qu'on ne le croit. La libre utilisation des dialectes en Italie est mise en danger à cause des sanctions, des normalisations éducatives et sociales et des représentations négatives qu'en ont les locuteurs (voir les articles consacrés à l'insécurité linguistique et aux langues minoritaires). Or la Ligue du Nord ne présente pas un projet équitable dans lequel tous les Italiens auraient le même droit linguiste. Leur récente proposition de loi concernant l'enseignement des dialectes dans le système scolaire en est une des preuves accablantes. Il faut d'abord savoir que l'Italie est nettement divisée entre le Nord qui est très industrialisé et plus riche que le Sud majoritairement agricole. Pour entrer dans la fonction publique en tant qu'enseignant il faut (comme en France) passer un concours national. Or la plupart des candidats sont originaires des régions du Sud qui cherchent un emploi stable et indéterminé par rapport aux habitants du Nord qui se spécialisent majoritairement dans les secteurs de l’économie, de l'industrie et des affaires. Les postes de fonctionnaires et donc d'enseignants sont donc pour la plupart occupés par des Italiens venus du Sud qui doivent “émigrés” au Nord pour travailler. A ce propos le linguiste Tullio De Mauro parle de véritable “émigration et de processus d'intégration” pour ces travailleurs du Sud venus s'installer dans le Nord. La présence en masse de ces travailleurs ne plaît pas à la Ligue du Nord qui a souvent multiplier les provocations et les insultes envers les Italiens habitants en-dehors de la Padanie. Afin de se débarrasser du “problème du Sud”, le parti a proposé au Parlement une loi obligeant tous les enseignants à enseigner la langue dialectale, non pas de leur propre région (ce qui aurait été un signe d'ouverture entre le Nord et le Sud) mais de la région dans laquelle ils seront amenés à travailler.

Concrètement, qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie que d'un point de vue politique, la Ligue du Nord est en train de fermer ses portes aux enseignants du Sud parlant un dialecte qui n'est pas prévu dans les options du concours. Les positions anti-méridionales de la Ligue du Nord se répercutent dans la bataille linguistique où la diversité linguistique n'est pas envisagée comme une richesse socioculturelle appartenant au patrimoine italien mais comme une barrière empêchant certains citoyens de se présenter à un concours national. Il faut d'ailleurs ajouter que le projet de loi ne s'accompagne pas de projets éducatifs, de formations des enseignants ou de réflexions didactiques sur l'enseignement des dialectes dans les écoles.

L'aspect fédéraliste et xénophobe de la Ligue du Nord est aussi bien présent dans la proposition de loi n. 1582 de 2009 (proposée par Federico Bricolo) qui propose que seuls le vénitien, le piémontais et le lombard fassent partie de la liste officielle langues minoritaires protégées sans jamais tenir compte des langues des régions du Sud, totalement mises de coté par ce parti.

Il est évident que l'on ne peut s'attendre aucune proposition égalitaire de la part d'un parti politique aussi fermé sur la diversité. Or il est malheureusement l'un des seuls à poser la question des dialectes et à faire réagir l'opinion publique sur le sort réservé aux langues minoritaires non reconnues et non protégées (meme si ses intentions sont bien plus populistes que sociolinguistiques). De nombreux mouvements indépendantistes luttent pour la reconnaissance de leurs langues régionales (par exemple le basque, le corse, le catalan …) mais il est clair que les langues minoritaires et les dialectes de l'Italie du Nord ont des porte-parole difficilement crédibles, pour la plupart xénophobes et anti-méridionaux qui utilisent la diversité linguistique italienne comme un rempart au lieu de l'interpréter comme une richesse (de plus en plus rare sur le continent européen).

06 avril 2012

Le droit linguistique dialectal est-il en péril?

L’Italie qui a fêté en 2011 ses 150 ans de réunification est un pays encore jeune pour que ses propres habitants se sentent appartenir à un groupe national. La plupart des locuteurs semble appartenir d’abord à une région (dont ils parlent, sinon comprennent, le dialecte) puis à une nation. D’un point de vue géopolitique les italiens se distinguent plutôt régionalement, il n’est donc pas surprenant qu’ils cherchent à se distinguer aussi socio-linguistiquement. Or cette carte multilinguistique de l’Italie que je trouve fascinante et pleine d’intérêt a longtemps été (et est toujours ) un véritable problème politique. De la Réunification, au régime fasciste et jusqu’à aujourd’hui la « questione della lingua », c’est-à-dire la question de la langue nationale, des dialectes,  de leurs usages et de leurs représentations est un sujet controversé. La question de la langue nationale et des dialectes est un débat sur l’identité des locuteurs, car si l’un d’eux affirme « io sono napolitano » cela signifie avant tout qu’il en parle la langue.  En effet, la langue c’est sans doute l’identité première de tout italien. La notion de « questione della lingua » a donc toujours été d’actualité.

1- Je souhaite à présent vous montrer un exemple simple mais révélateur qui démontre combien l'insécurité linguistique et la sanction font partie du quotidien de certains locuteurs italiens.

Un épisode m'a particulièrement marquée. Pour cela je vous propose d'abord de regarder cette vidéo pour mieux comprendre: http://www.youtube.com/watch?v=VG7TW454LIU&feature=related


Ragazze ad Ostia intervistate da Sky

Un journaliste est allé interroger deux jeunes filles sur la plage d'Ostia non loin de Rome. Les deux locutrices lui ont répondu en dialecte romain et la vidéo a très vite fait le tour du web. Elles ont été très critiquées pour leur “ignorance linguistique” et immédiatement étiquetées comme incultes. En tant que sociolinguiste il me semble inquiétant que l’utilisation spontanée d'un dialecte (quel qu'il soit) sur un territoire aussi plurilingue que l'Italie soit aussi mal jugée. Sur la vidéo vous pouvez voir que des sous-titres ont été rajoutés, écrits en italien standard et formel (qui serait donc la seule norme envisageable). Il ne s'agit pas seulement d'un désir de “correction” de la langue, mais aussi à mon avis d'une sorte d'humiliation faite à la fois aux deux locutrices (qui ont parfaitement le droit de parler leur dialecte) mais aussi à tous les autres italiens qui l'utilisent quotidiennement. Le fait que cette vidéo ait suscité autant de débat en Italie est tout aussi révélateur. Alors que nous sommes dans un territoire complètement plurilingue dont l'histoire linguistique est fascinante (malgré les imposantes lois fascistes de Mussolini qui a souhaité éradiquer tout type de dialecte durant son régime, les locuteurs italiens, par militantisme et/ou par amour pour leur langue n'ont pas cessé de transmettre leurs dialectes aux plus jeunes générations). Si ces deux jeunes filles ont été aussi brutalement mal jugées et sanctionnées c'est sans doute parce qu'une réelle insécurité linguistique émerge en Italie. Je peux dire avec assez de certitude que si les deux locutrices se rendent à un entretien d'embauche en parlant le dialecte elles ont malheureusement très peu de chance d’être sélectionnées. Certains diront que seul le contenu du message a été sévérement jugé (il s'agit d'une conversation très simple sur la chaleur ambiante et comment y remédier), or selon moi c'est bel et bien l'usage de la variation dialectale romaine qui est remise en question. En Italie, les citoyens ont des droits linguistiques (voir l'article sur les politiques linguistiques et les loi concernant la protection des langues minoritaires). Cela signifie que ces deux locutrices ont parfaitement le droit de s'exprimer dans leur dialecte local et que l'Etat a en revanche le devoir de les protégées.

 

2- Un autre épisode est tout aussi révélateur quant aux conflits de représentations linguistiques au sein de la communauté italienne. Dernièrement, une campagne publicitaire de la RAI à l'occasion des 150 ans de l'Unification (que vous pouvez voir à cette adresse:  http://video.repubblica.it/spettacoli-e-cultura/spot-rai-per-l-unita-d-italia-offendono-i-dialetti/58132/57103  a fait scandale et a été accusée d'offenser les dialectes et leurs locuteurs. Elle montre des scènes avec des italiens s'exprimant dans leur propre dialecte et des interlocuteurs parlant un italien standard contrariés et embarrassés. La publicité semble affirmer que l'Italie dialectale d'il y a 150 ans (et qui existe encore aujourd’hui) ne serait pas aussi digne que l’Italie réunifiée dans une même langue nationale. Cette campagne nie l'aspect historique et patrimonial du dialecte sur le territoire. Cela montre parfaitement que certains locuteurs risquent de souffrir d’insécurité linguistique et que l'Italie se dirige vers une normalisation linguistique difficilement compatible avec son histoire et sa situation actuelle. Faudra-t-il renoncer au dialecte pour être embauché, réussir à un examen, prendre la parole en public ? Ou faut-il lutter pour que le droit au plurilinguisme subsiste en Italie?

30 mars 2012

Concordances, résistances et enjeux sociolinguistiques et culturels de la traduction littéraire

               Selon Sartre, « l’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole à des retentissements. Chaque silence aussi ». Ses mots sont des « pistolets chargés ». Son message a une signification précise et historique. Je crois que ce concept de la littérature engagée dans son époque s’applique tout à fait à Pasolini qui écrit sur un univers culturel et social déterminé, il s’y engage. En 1966 dans l’émission Cinéastes de notre temps  il dira à ce sujet : « Le Tiers-monde commence ici […], en arrivant à Rome j’ai été surpris, émerveillé, inspiré pas la découverte de ce monde [le sous-prolétariat] qui m’a fait une forte impression. Les poètes parlent de ces choses-là ». Le devoir des artistes engagés comme Sartre ou Pasolini est celui de nous dévoiler les significations du monde extérieur et « l’homme aux autres hommes ». Leurs traducteurs ont donc comme devoir de contribuer à ce message. Ils ne peuvent ignorer que le texte à traduire a un objectif profondément humain aux enjeux socio-historiques considérables.

 

1-  Le calque et l’adaptation d’un modèle anthropologique et social

                         Le roman de Pasolini est un roman social qui met en scène une réalité historique et culturelle de la Rome d’après-guerre. Un tel contexte de violence et de misère n'est pas inconnu au lecteur français de l’époque de la traduction en 1958 (car il a lui-même vécu l'enfer de la guerre) ou d'aujourd'hui (car nous supposons qu'il a déjà lu des œuvres ou des articles à ce sujet). Cela dit, Ragazzi di Vita se concentre sur un modèle anthropologique très particulier : celui des enfants des borgate romaines. Ces zones urbaines crées pendant les années fascistes se sont multipliées après la guerre. Elles sont majoritairement peuplées de romains expulsés du centre-ville ou de migrants italiens venus du sud à la recherche d'un emploi ou d'une vie meilleure. Dans ces borgate tout le monde parle donc son propre dialecte. L'italien standard y est exclu, ce qui fait de ces borgate des microcosmes satellites de la société urbaine de Rome dont les habitants gravitent autour du centre. Pour traduire Ragazzi vita il faut donc trouver un alter-ego anthropologique et culturel. L’exemple de l’archétype du personnage des boragte de Rome a-t-il les mêmes particularités qu'un archétype français ? Sans doute l'image anachronique du gavroche Parisien est la plus proche et la traduction de Claude Henry nous y fait penser. Tous les deux sont des gamins des rues vivant dans les faubourgs d'une capitale, confrontés à la violence et à la misère et utilisent la langue populaire dans toutes leurs interactions. Pour représenter ce modèle anthropologique le traducteur a ici recours au calque littéraire (les enfants comme Gavroche sont le calque des adolescents romains issus des périphéries) puis a l'adaptation. Étant donné que ces modèles ne correspondent pas exactement (ne serait-ce que pour la période historique), on les adapte. Ainsi les personnages dans la traduction française nous font penser au gavroche parisien dont nous connaissons les conditions de vie mais conserve une identité romaine due à la réalité et à l’environnement socioculturel dans lequel il évolue. Pour que le témoignage social et historique de Pasolini arrive au lectorat français il faut l'adapter à un modèle connu puisque le phénomène des borgate nous est étranger et qu’il est essentiellement romain. Ainsi, le message dans sa globalité, c'est-à-dire les conditions de vie précaire, la  criminalité infantile, le travail journalier, la faim, la misère, la crise familiale et sociale qui touchent ces personnages sont parfois francisés. Par exemple, Claude Henry traduit les mots « palazzoni[1] » et « Casa nove » par l'acronyme « H.B.M » (habitation à bon marché). De même pour le contexte historique dans lequel les personnages évoluent ainsi « Americani » et « Tedeschi » sont traduits par les mots connotées en français (alors qu’ils ne le sont pas en italien) « Amerloques » et « Fridolins » pour souligner qu'il s'agit de soldats qui occupent la ville. Lorsque qu'un phénomène culturel ou social n'existe pas dans la réalité de la culture source ou cible le traducteur peut donc avoir recours au calque ou à l’adaptation. De cette manière les deux cultures sont en contact permanent et l'une est l’hôte de l'autre.  

 

2-  Les résistances culturelles sont-elles intraduisibles ?

                    La calque fonctionne car les deux réalités culturelles sont relativement proches, même si anachroniques. Or à la lecture des deux textes, nous remarquons que certains points font l'objet de résistances. Prenons l'exemple des habitants du quartier romain Prati que les personnages jalousent. Dans la version française il est clair que les enfants des borgate n'appartiennent pas à ce milieu, mais le traducteur ne l'explique pas. Or Prati est historiquement connu pour être l'un des quartiers les plus chers et les plus favorisés de la ville. Ce contraste culturel entre la borgata et Prati n'est pas très clair dans la traduction française. Pourtant, Pasolini a bien choisi d’évoquer cette zone urbaine pour souligner ce contraste et cette injustice. De même, l'auteur est hermétique pour un lecteur français qui ne connaît pas la ville. Prenons l'exemple de la toponymie. Les borgate romaines sont situées majoritairement à Rome-Est dans les zones de Ponte-Mammolo, Pietralata, Tiburtina, du Pigneto et de San Lorenzo (cf Annexe). Les personnages par manque de moyens financiers se déplacent le plus souvent à pied. Or ces distances sont parfois énormes et seul un lecteur connaissant la ville peut s'en rendre compte. Rajoutons que tout se passe sous un soleil de plomb, ce qui ne facilite pas leurs déplacements. Pasolini est d’une très grande précision concernant les lieux, les nombreuses errances des personnages sont envisagées sous l’angle du voyage initiatique dans la ville chaotique et multiculturelle. Pourquoi Claude Henry n'a-t-il pas fourni d'explications à ce sujet ? Certains lieux touristiques très connus (grâce aux films italiens) sont traduits en français (« place d'Espagne », « place du peuple », « villa Borghèse »). D'autres conservent leur nom italien. Ce contraste linguistique est un moyen pour le traducteur de distinguer les lieux plus aisés du centre-ville, par rapport aux quartiers romains des borgate qui conservent leur nom et leur identité italienne. Cela dit il est assez dommage qu'il n'y ait pas d’explication ou de plan, cela aiderait le lecteur à se projeter dans la ville et les longues marches qu'entreprennent les personnages, en possession de la ville.

                    La même résistance peut  se poser concernant l’anthroponymie. En effet, la culture des borgate romaines est déterminée. Chacun porte un surnom, ce nouveau baptême symbolise l’intégration de chacun dans ce microcosme. Cette tradition socioculturelle doit faire l'objet d'une réelle réflexion de la part du traducteur. Pour cela il a recours à divers procédés pour éviter la perte de sens. Il opte soit pour la traduction littérale («il Ricetto » devient, « le Frisé » et « il Calabrese », le Calabrais), pour l’équivalence néologique d’un mot qui n'existe pas en langue cible (« il Caciotta[2] » devient « Le Fromagi » qui a d'ailleurs une sonorité italienne avec le « i » final) ou pour la ressemblance lorsque le mot en langue source est semblable à un mot en langue cible (« Gégène» pour « Genesio »). Étant donné que l'anthroponymie est fondamentale chez Pasolini en ce qu’elle symbolise une habitude sociale et culturelle le traducteur doit en tenir compte pour éviter la déperdition du sens culturel. Les exemples de la toponymie et de l'anthroponymie sont de faux obstacles culturels. Le traducteur peut user de nombreux procédés. Il peut traduire mot à mot, utiliser le calque, la ressemblance, l’équivalence ou choisir de ne pas traduire pour souligner un contraste.

 3-L’abduction, les omissions et les emprunts culturels. L’intraduisible culturel existe-t-il ?

                Cependant parfois, la traduction culturelle semble impossible et le traducteur se trouve face à deux choix : l'explication ou l'omission. Claude Henry ne laisse aucune note en bas de page et le lecteur se trouve un peu perdu. Par exemple que signifie l’acronyme A.P.A.I ? Rien n'est expliqué et surtout le terme n'est pas traduit. Nous sommes donc face à un emprunt mais qui n'est malheureusement pas accompagné d'une note explicative. Si l'on cherche A.P.A.I dans un dictionnaire italien ou sur google.it on ne trouve aucun lien significatif. Il  faut donc rechercher dans les glossaires de Pasolini. Il y est écrit que A.P.A.I signifie « Polizia Africa Italiana », c'est-à-dire un corps militaire composée de soldats venus des colonies africaines italiennes. Or le mot dans le roman est A.P.A.I et non P.A.I. Le premier « A » est en réalité le déterminant féminin singulier « la » en dialecte romain, donc « a P.A.I ». Je ne sais pas pourquoi le traducteur n'a pas expliqué cet acronyme. Ce point est pourtant important, car il montre une ville assiégée et sous occupation militaire, ce qui confirme l'image du monde chaotique des borgate romaines. On trouve aussi plusieurs omissions dans le roman, en particulier concernant le nom de certaines rues ou de certains quartiers, malgré l'insistance de l'auteur de vouloir décrire l’environnement urbain avec grande précision. Ces omissions s'expliquent assez facilement : le lecteur français n'est pas censé connaître Rome et de plus les nombreuses indications risquent de perdre un lecteur étranger submergé par des noms de lieux et de places inconnus. Le traducteur allège le texte en le rendant plus accessible et maintient les descriptions les plus significatives. Cela dit, il est vraiment dommage qu'il n'y ait pas d'explication pour le chanteur romain Claudio Villa. En effet, à plusieurs reprises les personnages chantonnent ses chansons et cela est très symbolique. Claudio Villa est l'un des représentants musicaux de la Rome populaire de ces années. Le texte interrompu par les paroles chantées par les enfants des borgate donne un rythme musical au texte mais est aussi un indice culturel important. Il permet de situer l'histoire et les personnages dans un contexte déterminé. Claude Henry ne fait que traduire les passages alors qu'il aurait été, selon moi,  plus juste de les laisser en langue source et de donner une explication sur le chanteur et ses représentations dans la culture romaine. Il a autant d'importance que le nom des rues ou des quartiers qui parsèment le texte. Il est l'une des identités de Rome à laquelle les enfants des borgate s'identifient.

              Le traducteur fait parfois le choix de ne pas traduire ou de ne pas expliquer certains points du roman. Il se retrouve dans l'impasse. La transmission culturelle semble connaître ses limites. Mais est-ce parce que cela est impossible ? Aujourd'hui, si l'on entreprenait une nouvelle traduction, ces choix seraient-ils toujours les mêmes ? Je ne le pense pas. La culture italienne, la ville de Rome son histoire et sa géographie sont beaucoup plus accessibles pour le lecteur étranger. Les cultures française et italienne sont maintenant en contact permanent et une explication en bas de page permet à la plus grande majorité de comprendre ou du moins d'imaginer la situation socioculturelle des borgatedes années cinquante. La traduction a sa propre  « historicité ». Alors que celle de Claude Henry tend plutôt vers une francisation du contexte romain, demain un autre traducteur pourrait faire le choix contraire et utiliser majoritairement l'emprunt ou éviter l'adaptation et de lui restituer son italianité. Cela serait possible parce que le lecteur français est aujourd'hui plus proche de la réalité italienne qu'il ne l’était au début des années soixante. Une traduction française actuelle ne se trouverait pas confrontée aux mêmes problèmes culturels. Sa finalité ne serait plus celle de bâtir des ponts mais de les cimenter, de les solidifier en prenant compte des différences qui nous unissent. Cela dit nous avons parlé de la traduction française. Il est bien évident qu'une traduction brésilienne ou japonaise nécessite plus d’explications ne serait-ce que parce que ces pays sont géographiquement, et donc le plus souvent culturellement très éloignés.



[1]Littéralement « grands immeubles » et « Maisons neuves »

[2]Type de fromage italien

la littérature pasolinienne et les enjeux sociolinguistiques de sa traduction

Les enjeux de la traduction d'une œuvre de Pasolini sont nombreux. En effet, l'auteur est à la fois poète et cinéaste (qui nous offre la description d'un monde dégradé et chaotique d’après-guerre et qui confère à l'image un rôle primordial), dialectologue (il va même jusqu'à créer des glossaires comme propre instrument de travail et qui serviront ensuite de répertoire pour ses lecteurs) et sociologue (Pasolini s’intéresse aux comportements et aux représentations humaines et en particulier concernant le milieu ouvrier et prolétaire de la capitale). Avant d’entamer la rédaction de chaque roman il enquête, s'informe, rencontre personnellement les acteurs sociaux dont il s'inspire directement pour ses romans. Même si les personnages et les histoires sont fictives il n'en reste pas moins qu'elles sont inspirées de faits réels, d'un univers existant et déterminé. Le travail de traduction n’est donc pas seulement métalinguistique (il ne s'attarde pas uniquement sur la valeur intrinsèque de l’œuvre et de son langage). Le traducteur  ne peut passer outre les aspects socioculturels et plurilingues fondamentaux chez Pasolini. Pour sa traduction il doit respecter les intentions réalistes de l’auteur et entreprendre une double analyse linguistique (concernant la poésie et le dialecte) et une double analyse anthropologique (concernant les personnages archétypes du roman[1] et les personnes réelles dont l'auteur s'inspire[2]).

                 La littérature pasolinienne qui aime les interruptions, les discours discontinus et brutaux appartient au mouvement néo-réaliste italien des années cinquante et soixante qui souhaite réintégrer dans ses productions artistiques les figures oubliées des travailleurs prolétaires et des réfugiés miséreux. C'est une littérature de l'engagement qui écrit sur son époque et sur les hommes de milieux populaires. Si les dialogues entre les personnages sont crus et violents[3], en revanche les descriptions de l'auteur sont écrites dans un style hautement poétique, mêlant métaphores et figures de style[4] et un vocabulaire qui aime les archaïsmes et les mots de la tradition littéraire (Pasolini utilise peu de mots modernes liés à l’avancée technologique). Son roman oscille donc entre une langue populaire imitant la réalité socioculturelle des protagonistes et une langue appartenant au domaine littéraire et poétique. Il ne s'agit donc pas d'un simple témoignage, c'est une œuvre d'art qui réunit des niveaux de langue divers. En ce qui concerne les personnages et le milieu dans lequel ils évoluent, ils sont à la fois réalistes (Pasolini évoque des conditions de vie existantes et cite à plusieurs reprises des sites urbains réels et authentiques[5]) et idéalisés (par exemple, l'histoire du sauvetage de l'hirondelle qui risque de se noyer est une parenthèse de tendresse dans un monde cruel ; ou bien les nombreuses descriptions du ciel romain dont les couleurs et la lumière changent tout au long au du récit et qui accompagne les personnages dans leurs aventures[6]). La littérature pasolinienne est complexe car elle met en scène une réalité brutale (et historique) mais espère en une amélioration humaine du monde. Le traducteur doit donc analyser des phénomènes linguistiques (alternance entre les registres de langue) et culturels (fiction et authenticité) qui sont les piliers de la production artistique de Pasolini.

 

I. La traduction littéraire : un simple exercice de style ?

                           Pour traduire il faut d’abord comprendre le message. Un traducteur ne peut pas travailler s’il n’est pas entièrement bilingue. Mais  de quel bilinguisme parle-t-on ? Le traducteur littéraire, à la différence des autres, se confronte à la langue des poètes, la plus illustre, celle que l’on appelle la « langue des dieux ». Et alors comment la traduire ? Quelle est la position du traducteur ? Dans quelle mesure peut-il revendiquer sa liberté ? Pour traduire une œuvre littéraire ne faut-il pas être soi-même un poète? La langue de la poésie est hermétique, à part. Tout comme celle de Pasolini. Mais cet auteur est complexe. Il réussit à faire cohabiter la langue divine avec la langue vivante du sous-prolétariat. Ce contraste est fondamental dans ses recherches linguistiques. La voix du peuple a toute sa place aux cotés de celle du poète. La traduction de Pasolini doit donc jouer sur un double registre de langue. Dans ce cas il nous faut donc un traducteur expert et analyste du langage: un connaisseur à la fois du dialecte populaire romain et des formes les plus hautes (parfois archaïques) de la langue italienne.

 

 2- Le respect du génie des langues, le cas particulier de l'italien

                   La langue italienne n'a pas les mêmes structures syntaxiques que celle française. Ces deux langues ont une relation disjonctives. Alors que le français préfère les structures linéaires et construites selon le schéma classique : déterminant+nom+verbe+complément ; l'italien « aux structures enveloppantes[7] » intègre très volontiers des séries de subordonnées, voire même des subordonnées enchâssées ou des structures de type : adjectif complément+ verbe+sujet. La ponctuation aussi est sujette à des variations dans la traduction française.  Si la langue italienne se prête parfaitement à la construction enchâssée de subordonnées et groupes nominaux ce n'est pas le cas du français qui préfère simplifier sa grammaire et épurer son style. Prenons l’exemple de la phrase italienne suivante, qui tient lieu de paragraphe dans le roman : « Dentro quelle specie di stanze si vedevano le brande e i lettuci appena fatti, perche le donne con tutti quei figli avevano tempo si spicciare un po' soltanto il dopopranzo : e tavolini sganganati, seggiole spagliate, stufette, scatole, macchine per cucire, panni di ragazzini messi ad asciugare alle cordicelle »[8]. Le traducteur a choisi de scinder la phrase en deux pour que le lecteur français ne se perde pas dans la description. De plus il a habilement choisi de renverser l'ordre syntaxique. Ainsi, la longue liste des meubles encombrants se retrouve en première position pour donner un cadre d'ensemble. Ensuite, les figures maternelles sont présentées dans une deuxième phrase, soit dans un deuxième temps. La traduction mot à mot de la phrase italienne donne un effet de lourdeur et de non naturel[9]. Par cette manipulation syntaxique le traducteur a réussi à conserver le génie de la langue italienne (la structure enveloppante de la phrase est indiquée par les virgules après chaque énumération de meubles. Le lecteur attentif se rend compte que ce type de structure n'est pas fréquent dans la littérature française), et le génie de la langue cible est présent lui aussi puisque le traducteur a décidé de changer la ponctuation et donc d’aérer la phrase pour le lectorat français. De plus, la phrase exclamative qui s'adresse directement au lecteur (« vous pensez ! ») est typiquement française, on ne la retrouverait pas chez Pasolini (qui n’intègre pas son lectorat dans ses récits). Cette interpellation permet au traducteur d'interrompre une trop longue phrase pour un public français et ainsi d’alléger la version italienne et de donner au paragraphe un ton populaire recherché par l'auteur. En effet, l’oralité de cette phrase est présente chez Pasolini avec la conjonction « e » (« et ») avant la longue énumération, cela suppose une lecture de cet inventaire sur le mode oral de la déclaration, comme si on lisait une liste de meubles à vendre à un public. D'un point de vue linguistique le traducteur doit donc respecter les prouesses techniques et poétiques de l’auteur et prendre en compte l’horizon d’attente et les habitudes littéraires du lecteur français.

 

3-      Un rapport actif et réactif à la langue et la problématique des logiciels de traductions automatiques

             La traduction littéraire demande une participation active du traducteur (qui est devenu lui-même créateur). Son rapport au texte et à la langue doit être à la fois actif (analyse formelle et linguistique du texte, le rendre naturel pour un lecteur étranger, s'informer sur le contexte littéraire de l’œuvre etc.) et réactif (trouver des solutions pour dépasser les obstacles, choisir l'omission ou l'explication, inventer sa propre poétique etc.). Un bon traducteur ne travaille pas dans la passivité, son entreprise ne consiste pas seulement à trouver des équivalences culturelles et linguistiques mais aussi à réinventer et à enrichir la langue cible. Prenons l'exemple du narrateur dans Ragazzi di vita. D'un point de vue linguistique il est très intéressant car il oscille entre la langue parlée et la langue écrite, il représente une médiane, un personnage inspiré par les deux systèmes langagiers. Il est donc important de tenir compte de ce phénomène. Pour cela il faut un traducteur qui expérimente la ou les langue(s) du texte. La traduction libre et non pas littérale lui permet de donner une identité multiculturelle au texte. Puisque le traducteur ne fait pas du mot à mot il se détache de l'original qui risque de l'emprisonner pour se mettre dans la position de créateur. La mixité du langage du narrateur en est la preuve. Claude Henry doit traduire des passages écrits en dialecte et en langue poétique. La cohabitation de ces deux langues dans le texte italien doit trouver un écho dans la forme française. Le traducteur est donc invité à participer à la recréation de l’œuvre originale.  Il est autant un lecteur bilingue qu'un analyste expert du langage. Si nous tentons de traduire un passage du roman à l'aide d'un traducteur automatique nous constatons que le résultat est un véritable échec. Prenons la phrase suivante (première phrase du roman) traduite par Claude Henry et par deux traducteurs automatiques:

Pasolini:  Era una caldissima giornata di luglio 

Claude Henry : la chaleur de juillet était accablante

Babylon[10] : c’était une chaude journée de Juillet

           Worldlingo[11] : elle était une très chaude journée de juillet

La traduction du site babylon est grammaticalement correcte mais elle est l'exemple typique du mot à mot car elle conserve parfaitement l'ordre syntaxique de la phrase italienne mais ne traduit pas le suffixe italien -issima (expression de l’intensité que l'on retrouve dans certains mots français comme richissime, et que l'on traduit souvent par « très »). Or le contexte spatio-temporel est important dans ce roman, la traduction de cette première phrase doit indiquer au lecteur que la chaleur écrasante de la ville contribue à l’inactivité et confine les personnages dans une passivité perverse qui ne leur permet aucune évolution. L’atmosphère de canicule n'est pas seulement une indication météorologique, elle symbolise aussi la lourdeur de la ville, l'inertie des personnages ou leur fatigue lorsqu'ils se déplacent. La traduction de worldlingo est encore plus mauvaise puisqu'elle est syntaxiquement fausse. Cela dit elle a quand même pris en compte de suffixe d’intensité en le traduisant par « très ».

Pourquoi la version de Claude Henry est-elle clairement meilleure ? D'abord parce qu'elle est grammaticalement correcte mais aussi parce qu'elle traduit un sens déterminé par un cotexte. Sa traduction est libre et lui permet de nous livrer un message identique à celui italien. L'adjectif « accablante » représente parfaitement l’idée de canicule et d’étouffement de Rome en Juillet. Il ne parle pas de « journée » mais d'une situation générale de la ville (ce qui va dans le sens de la symbolique de la chaleur). Nous avons donc besoin d'un traducteur expert du langage mais aussi en analyse littéraire. De plus, dans le cas de Ragazzi di vita il doit être parfaitement bilingue (sinon quadrilingue). Pour traduire ce roman, en plus de connaître l'italien et le français de la variété haute,  il faut qu'il connaisse le dialecte romain autant d'un point de vue syntaxique et lexical que sociologique (caractère identitaire) et son possible équivalent : l'argot. Voici une phrase écrite en dialecte romain et ses traductions :

Pasolini:  vie' a casa mia, no, a fijo de na mignotta, che ce sta er pranzo 

Claude Henry : Faut venir à la maison, enfant d'putain, puisque c'est moi qui offre la croûte 

Babylon :  Moyens de ma maison, non punto fijo de na mignotta, que ce n'est er déjeuner 

Worldlingo : voies chez moi, non, au fijo de na mignotta, qu'er reste nous je dejeune 

Inutile de souligner toutes les erreurs commises par ces logiciels. Cela dit, cette expérience nous permet d’affirmer que le traducteur doit absolument connaître les variantes dialectales de la langue italienne, c'est-à-dire de distinguer la langue standard du romain à la fois d'un point de vue linguistique que culturel. La traduction littéraire a besoin d'experts qui s'engagent dans des recherches sociolinguistiques. L'exemple des traducteurs automatiques est clair : la traduction n'est pas l'acte de remplacer des mots italiens par des mots français, elle ne peut réduire le texte à un simple alphabet.

 

4-      L’œuvre bilingue et le choix déterminé des langues

                     Dans le cas de Pasolini on se trouve donc face à deux langues cousines mais hétérogènes, le français et l'italien, qui n'ont pas les mêmes structures syntaxiques et dont le rythme diffère à travers la ponctuation. De plus, Ragazzi di Vita est construit en mode bilingue puisque les personnages du roman parlent le dialecte. La traduction française d’une œuvre bilingue est complexe. En effet en France les dialectes ont presque tous disparus et ils n'ont pas la même valeur sociologique et historique que ceux italiens. Claude Henry a fait le choix de traduire le romain par l'argot et je pense que cela est juste. Même si l'argot et le dialecte romain ont quelques différences (l'argot est une langue secondaire qui présuppose la connaissance de la langue commune et cela n'est pas le cas pour le dialecte. D'ailleurs ce dernier a une fonction diatopique , il situe géographiquement celui qui parle alors que l'argot a surtout une fonction diastratique). Cela dit, en littérature ils sont tous les deux utilisés pour démontrer l’oralité et la dérivation de la norme.

Comme ils sont tous les deux essentiellement utilisés à l'oral, leur emploi littéraire dérive d'un choix stylistique. Pasolini fait le même choix que Victor Hugo qui au sujet des Misérables dira : « certes si la langue qu'a parlé une nation ou une province est digne d’intérêt il est chose plus digne encore d'attention et d’étude, c'est la langue qu'a parlé la misère ». Pour la retranscrire l'auteur et le traducteur utilisent certains procédés comme doubler les consonnes (en romain : che ffai?) ou les syllabes (« titi » pour petit), recourir à l'apostrophe (« C'est q'j'lui ai dit »), éliminer les voyelles finales, ajouter des suffixes, les interjection (en romain : « aoh ! », en argot : « hey », « dis-donc »), jouer sur la dérivation des mots et l'utilisation de néologismes argotiques (« les Fridolins », « Les Amerloques », « zyeuter » etc.) D'un point de vue syntaxique l'argot et le romain se distinguent aussi de la langue standard et s'accompagnent souvent d'une grammaire erronée (pour l'argot : le pronom personnel « il(s) » devient « y » : Y sont sonnés !, la préposition au devient du : le fils au cordonnier, il y a un déterminant devant les prénoms : Le Fromegi, le Frisé. Pour le romain : ajout du déterminant « er » dérivé de l'italien standard « il » devant les prénoms : « er Ricetto », « er Calabrese »), présence de la proposition « a » : « senti a me », « salutammi a mamma », utilisation du pronom « te » a la fois comme sujet et comme complément, alors qu'il n'est que complément en italien standard. L'analyse syntaxique, phonétique et lexicale du romain et de l'argot pourrait constituer l'objet d'une recherche plus élaborée, cela dit ces quelques exemples nous permettent de constater qu'ils sont très semblables du point de vue de l'erreur et de la dérivation. Ils ont aussi en commun le fait que les locuteurs sont souvent des groupes déterminés en marge de la société qui en refusent la norme. L'argot, d'abord langue des malfaiteurs est devenu la langue des marginaux et des miséreux qui se développe principalement en milieu urbain. De même le dialecte romain est celui du peuple qui se distingue des classes d’élite. Ils sont donc le signe d'appartenance à un même groupe marginalisé souvent financièrement et culturellement défavorisé. L'argot et le romain sont le résultat d'une société divisée en groupes dont les locuteurs se distinguent linguistiquement et géographiquement (les locuteurs se situent en périphérie des centres urbains). Choisir l'argot pour traduire le dialecte est le meilleur choix que Claude Henry pouvait faire. Même si de cette manière il francise le texte, il transmet au lecteur l'aspect identitaire et socioculturel de la langue originale.

 

[1]Pasolini dira du protagoniste Ricetto qu'il est le « héros symbolique du Tiers-Monde »

[2]La Rome décrite dans le roman parle essentiellement des « borgate », c'est-a-dire de ghettos urbains périphériques  crées pendant les années fascistes de Mussolini pour chasser les populations les plus défavorisées du centre de la capitale et ainsi de pouvoir la restaurer. Les conditions de vie précaires des habitants des « borgate » sont aussi l'objet de nombreux films de Pasolini (« Accatone » et « Mamma Roma »). Pour plus d'informations sur les « borgate » romaines voir le site (en italien) : www.borgate.it

[3]Conversation entre jeunes personnages du roman au bord du fleuve de l'Aniene (page 176) :

A propos de l'eau du fleuve : - Bigle ! Elle est chaude, dis, Bigle ?

- Mais oui, mais oui, on dirait de la pisse […]

- Eh ben, tu t'lances ?

- Il est pas foutu de nager !

- P'tit merdeux, tu vas p't 'être pas m'apprendre par hasard ?

[4]La description de la maigreur du dos d'Amerigo « Le Fromegi se pencha pour explorer consciencieusement le grand pont de vertèbres qui se creusait au-dessous de la chemise repliée entre la nuque et la ceinture du pantalon »

[5]« Les vieux autobus des lignes de Monte Sacro, de Tiburtina III, des Settecamini, sans parler du 409 qui oblique juste sous le pont en direction de Casal Bertone et de l'Acqua Bullicante »

[6]« D'un côté, le ciel était complètement éclairci et l'on voyait briller de toutes petites étoiles humides, perdues dans cette immensité comme en une cloison de métal […]. De l'autre côté […] les nuages gros de pluie et de foudre allaient en s'effilochant vers l'horizon constellé de lumière ».

[7]Daniel Lévêque au sujet de la langue espagnole.

[8]Traduction française de C. Henry : « A l’intérieur de ces sortes de pièces on apercevait des tables boiteuses, des chaises dépaillées, de petits réchauds, des caisses, des machines à coudre, du linge de mioche qui séchait sur les ficelles, des lits de camps et des divans juste refaits. Vous pensez ! Avec toute leur marmaille les femmes n'avaient guère le temps du ménage avant l’après-midi »>

[9]Traduction faite par mes soins : « Dans ces sortes de chambres on voyait les lits de camps et les lits à peine faits parce que ces femmes avec tous ces enfants avaient le temps de ranger un peu seulement l’après-midi : et les petites tables branlantes, les chaises dépaillées, les poêles, les cartons, les machines à coudre, le linge des enfants pendu pour sécher sur des cordes »

[10]Www.babylon.com

[11]Www.worldlingo.com

Les enjeux sociolinguistiques et culturels de la traduction littéraire, l'exemple de Pasolini

Qu’est-ce que le travail du traducteur de texte littéraire ? Quels obstacles rencontre-t-il ? Quels en sont les enjeux linguistiques et culturels? Tout d’abord, le traducteur littéraire ne traduit pas une langue par du mot à mot mais un message dans sa globalité et dans un co(n)texte donné. Traduire ce n’est pas non plus transcoder. C’est comprendre un message puis le transmettre à un lecteur étranger, construire un pont entre deux cultures, deux histoires, deux communautés linguistiques.  Ce qui rend la traduction littéraire difficile c’est que ce qui est étranger nous est parfois totalement inconnu. Les aspects linguistiques et culturels de la traduction sont au centre de la réflexion du traducteur. Comment peut-il réussir à nous transmettre un sens parfois éloigné de notre quotidien et de nos propres représentations socio-culturelles? Pour répondre à toutes ces questions j’ai choisi de m’appuyer sur le roman « Ragazzi di vita » de Pier Paolo Pasolini. Lorsque je l’ai lu pour la première fois dans sa langue originale, j’ai tout de suite été curieuse d’en découvrir la traduction française. Je me demandais comment un traducteur pouvait relever un tel défi. L’univers esthétique de Pasolini est en effet très particulier et ses romans ne ressemblent à aucune autre production littéraire italienne. Ils se présentent à la fois comme des manifestes stylistiques et politiques, un renouvellement de la force d’expression du langage à travers l’emploi du dialecte et de la parole vive mais aussi à travers l’usage parallèle de formes archaïques et métaphoriques. Pasolini est un paradoxe, un poète qui se passionne à la fois pour la dialectologie et les formes les plus hautes de la poésie, un poète engagé qui décrit le monde particulier du sous-prolétariat romain de l’après-guerre. Il est donc à la fois poète, sociologue, politologue et philosophe. Ragazzi di vita est un roman brutal qui ne laisse pas le lecteur indifférent et qui pose sans doute de nombreux problèmes au traducteur. Tout d’abord l’univers réaliste pasolinien est italo-italien, voire même dans le cas de Ragazzi di vita, totalement romain. Il est donc parfois difficile pour un lecteur étranger de comprendre l’aspect socioculturel et identitaire du roman. Comment le traducteur peut-il le transmettre? De quelle manière peut-il communiquer au lecteur français l’image réaliste et historique d’un tel monde qui lui est sans doute inconnu ? A quoi peut-il avoir recours ? Au calque ? A l’adaptation ? A l’explication ? Ses romans ne sont pas seulement de pures fantaisies, ils sont plus complexes en ce sens qu’ils s’approchent à la fois du document social et de la narration poétique. Et la traduction doit tenir compte de ces deux aspects qui font de l’auteur un poète hors normes. En plus des problèmes liés au genre et à l’aspect socioculturel, le traducteur se heurte à un autre obstacle de taille: le langage. Chez Pasolini, il est au centre de ses réflexions (politiques, sociologiques et poétiques) et de ses créations littéraires. La langue oscille entre la violence et le lyrisme, et la présence du dialecte romain va bien au-delà de la pure recherche stylistique. Il s’en sert pour s’opposer à la force traditionnelle et uniforme de l’italien standard et quotidien. Pasolini représente une nouvelle expérience narrative : l’effondrement des harmonies classiques du langage mais aussi la précision documentaliste de l’observation sociologique. En ce qui concerne le langage le traducteur se trouve face à trois problèmes fondamentaux : comment traduire les structures enveloppantes de la langue italienne ? Quelle langue choisir pour traduire le dialecte romain ? Quelles techniques utiliser lorsque la traduction semble impossible ? Chez Pasolini l’aspect linguistique est fondamental et le traducteur ne peut en aucun cas passer outre toutes les problématiques langagières, culturelles, sociales et historiques qu’il implique. Pasolini écrit sur le peuple mais surtout sur la langue. Qu’est-ce donc que de le traduire ? Pourquoi faut-il que le traducteur soit un lecteur assidu ? Traduire Pasolini est-ce un défi métalinguistique ? Sociolinguistique ? Poétique ? Quels rapports le traducteur doit-il avoir avec la langue ? Est-ce vraiment possible de le traduire?

                Toutes ces questions me semblent essentielles dans ma recherche et je tenterai d’y répondre de la manière la plus précise possible. Dans un premier temps je vous propose donc de nous intéresser plus en détail aux enjeux de la traduction littéraire. Quelles sont les particularités de ce type de texte? De quelle manière est-il sujet au phénomène de la galaxie des langues ? Le texte traduit est-il un palimpseste ? Quelles sont les caractéristiques de la littérature pasolinienne ? Cette première partie nous permettra de mieux situer l’auteur mais aussi de réfléchir à la traduction littéraire dans son ensemble. Nous nous intéresserons ensuite à  l’aspect linguistique de la traduction en s’appuyant sur le roman Ragazzi di vita. Comment respecter et transmettre le génie de la langue italienne ? Pourquoi sommes-nous favorables à une traduction libre ? Pourquoi le traducteur doit-il être un analyste bilingue du langage, dans quelle mesure la traduction automatique est-elle un leurre? Enfin, comment affronter la traduction d’une œuvre bilingue et du dialecte ? Dans un troisième temps nous nous intéresserons à l’aspect et aux enjeux socioculturels de la traduction littéraire. Comment traduire un phénomène anthropologique déterminé ? Pourquoi le traducteur de Pasolini a-t-il choisi le calque ? Les résistances culturelles sont-elles des obstacles ou des impossibilités ? L’intraduisible culturel existe-il ?

                     A travers ma recherche j’espère pouvoir vous montrer combien la traduction des  romans de Pasolini pose autant de problèmes culturels que sociolinguistiques et comment le travail du traducteur peut surmonter avec plus ou moins d’aisance tous ces obstacles. Avant de commencer, précisons qu’il n'existe qu’une seule traduction de Ragazzi di vita qui date de 1958. Le traducteur, Claude Henry a conservé l’italien pour le titre de l’œuvre en français : « Ragazzi ». Certains passages de sa traduction sont sujets à quelques controverses (la traduction souffre parfois d’imperfections, d’erreurs ou de maladresses) mais mon travail n’est pas celui de critiquer le délicat travail de Claude Henry. Mon analyse portera essentiellement sur les aspects culturels et linguistiques qu’impliquent cette traduction et beaucoup moins sur le degré de précision de la version française.

 

I. Les enjeux de la traduction d’un texte littéraire (qu’est-ce qui le différencie des autres textes ?)

             Qu’est-ce que traduire un texte littéraire ? Est-ce traduire un mot puis un autre ? Est-ce traduire un message dans sa globalité ? Pourquoi ce type de traduction est-il aussi délicat et sujet à de nombreuses réflexions théoriques ? Il nous est tous arrivé de lire une œuvre traduite en pensant que si nous l’avions lue en langue originale nous l'aurions encore mieux appréciée, encore mieux comprise. Est-ce vrai? Rien ne vaut l’original ? Un roman, une poésie ou une pièce de théâtre traduits ont-ils une valeur inférieure? Dans ce cas, pourquoi continue-t-on de traduire ? Nous savons que la traduction d’une œuvre littéraire est une contribution considérable au monde artistique. Sans elle, nous ne serions que des lecteurs inconséquents, ignorants. Sans la traduction littéraire nous serions comme illettrés. Elle joue donc un rôle fondamental dans la vie de chacun.  La littérature et sa traduction nous permettent d’échanger et de construire des ponts entre communautés étrangères. Elles véhiculent des messages élaborés à une certaine époque qui adressent aux hommes. A tous les hommes ? Est-ce possible que la traduction réussisse à reconstruire la tour de Babel ? Peut-on tout traduire ? Les communications littéraires sont-elles universelles ?

 

1- Un texte en mouvement aux milles interprétations

               Le texte littéraire se distingue nettement des autres types de textes auxquels un traducteur peut se confronter. Par exemple, un mode d'emploi, un article scientifique ou un manifeste politique n'ont pas la même variabilité interprétative qu'une œuvre poétique ou théâtrale. A la différence des textes scientifiques ou techniques, le texte littéraire est instable, sujet à de nombreuses interprétations selon les époques, les courants, les cultures et les lecteurs. Chaque acte linguistique mais aussi artistique a une détermination temporelle et spatiale et chaque texte appartient à un temps historique précis qui va déterminer son interprétation. Pasolini est marxiste ou pornographe dans les années 60, révolutionnaire dans les années 70 et poète engagé et martyr dans les années 2000 et rien n'est sûr qu'il ne soit pas oublié dans une dizaines d’années. Comment traduire un texte qui peut s’interpréter de différentes manières ? Dans quelle mesure cela peut-il devenir un obstacle culturel et linguistique ? Le traducteur est avant tout un lecteur qui interprète le texte. Or lire Pasolini en Italie et en France à la fin des années 50 (la traduction de Claude Henry date de 1958) est-ce que cela provoque le même impact que dans les années 2000 ? Le texte en lui-même reste intact, sa traduction aussi puisque il s'agit de la seule que l'on puisse trouver. Or cela signifie-t-il que rien n'a changé ? Aujourd'hui la lecture de Pasolini n'est pas interprétée comme elle l’a été il y a cinquante ans. A l'époque, l'auteur est considéré comme un militant marxiste engagé dans la  politique sociale et parfois même comme un pornographe obscène mettant en scène des jeunes garçons se prostituant. Aujourd'hui, l'auteur ne risquerait plus la censure ni les nombreux procès qu'il a subis, pour la plupart, il est considéré comme un poète génial, un intellectuel et témoin de son époque. Ragazzi di vita qui fut alors accusé d’obscénité n'est aujourd'hui plus considéré comme un roman scandaleux.

                Le texte littéraire est donc en mouvement, ce qui n'est pas le cas d'un article scientifique dont le contenu n'est ni sujet à des interprétations ni à la variabilité. La traduction littéraire se heurte à un premier problème de taille : l’instabilité qui lui est propre. Hier, l'intégration du dialecte était choquante, nouvelle, imprévue ; de plus le choix de mettre en scène les faubourgs pauvres de la capitale a été perçu comme le symbole d'une lutte sociale. Or si demain, une maison d'édition décidait de retraduire Ragazzi di vita, le traducteur ne ferait pas les mêmes choix (linguistiques, représentations culturelles et littéraires). Ce texte n'a plus la même portée politique (il n'est plus perçu comme une lutte mais comme un témoignage social), il n'est plus aussi scandaleux, et est apprécié à la fois pour son esthétique poétique que pour sa signification historique. Les mouvements des textes littéraires doivent être pris en compte dans le domaine de la traductologie. Henri Meschonic[1] parle d'historicité au sujet de la traduction, car comme le texte, elle appartient elle aussi à son temps et à son lieu. Les mouvements sont donc bilatéraux, ils concernant à la fois l’œuvre en langue originale, mais aussi sa traduction. Dans le cas de Ragazzi di vita il faut donc prendre en compte l'aspect spatio-temporel et culturel de Pasolini et de Claude Henry. Dans les années cinquante l’Italie est en pleine industrialisation, elle bénéficie aussi d'un grand rayonnement intellectuel et artistique dont profitent les classes les plus favorisées. Les conditions de vie des prolétaires touchent les militants politiques mais aussi de nombreux écrivains. Ragazzi di vita n'est pas seulement une œuvre poétique, c'est aussi un témoignage sur une population délaissée et condamnée. De même, en France, le milieu prolétaire va inspirer de nombreux artistes. La traduction française de ce roman coïncide avec la culture italienne. La traduction de Claude Henry correspond à l'image interprétative que les lecteurs et critiques ont eue à la publication de l'originale en 1955. Le traducteur est favorisé car il livre un message temporellement et culturellement proche de la culture française engagée de cette époque. Cela n’était pas le cas aux Etats-Unis dans les années 50 où l’engagement politique et artistique envers le mouvement prolétaire était  surveillé de près par le maccarthysme. Ce sera finalement le poète engagé Jack Hirschman, proche du mouvement de la beat generation qui fournira une traduction de Pasolini à la fin des années 60, soit plus de quinze ans après la publication de l’œuvre originale. Pour qu’une traduction puisse avoir lieu et qu’elle ait un impact sur le lecteur, elle doit donc coïncider avec un temps et un lieu déterminés, propices, prêts  à l’accueillir.

 

2-      La traduction littéraire est sujette au phénomène de la galaxie des langues

                      Certains auteurs ou certaines œuvres ne sont pas traduits d’une langue à l’autre (à la différence des modes d’emploi par exemple). Cela pour des raisons culturelles (censures, désintérêt etc.) linguistiques (pas de traducteur expert), et économiques. Des auteurs comme Molière ou Shakespeare sont traduits dans presque toutes les langues car ils incarnent à la fois une langue illustre (on dit souvent que le français est la langue de Molière et que l'anglais est celle de Shakespeare) et appartiennent à un patrimoine culturel national, représentant la littérature française et anglaise dans le monde. Leur traduction permet à de nombreux étudiants et lecteurs d'apprécier le génie de leur langue et de découvrir le rayonnement littéraire auquel ils ont largement participé. On choisit de traduire en de très nombreuses langues certains auteurs qui ont contribué à la véhicularité de la langue et de la culture d'un pays. Leurs œuvres traduites sont alors une sorte de promotion et de diffusion de la culture et paradoxalement aussi de la langue (même si une œuvre est traduite, nous le verrons plus tard, il n'en reste pas moins que si elle est bien faite, le génie de la langue d'origine reste perceptible). Or tous les auteurs n'ont pas le même privilège. Certains ne sont pas traduits ou le sont peu, non pas parce qu’ils ne véhiculent pas la culture de leur pays, mais parce qu'ils ne génèrent pas suffisamment de bénéfices. Les raisons de la non traduction sont le plus souvent économiques et non pas seulement linguistiques ou culturelles. Dans les années cinquante et soixante Pasolini est connu, il fait la une des journaux pour ses œuvres jugées scandaleuses et il fait partie du cercle d'intellectuels italiens qui prend ouvertement la parole dans les débats politiques, il est donc potentiellement intéressant d'un point de vue financier pour les maisons d’éditions françaises. De plus, l'Italie est à l’époque en plein essor culturel, elle vit ses années glorieuses d'un point de vue artistique (ces années voient apparaître des acteurs et cinéastes comme Marcello Mastroianni, Federico Fellini, Sophia Loren ou Vittorio De Sica ou des auteurs comme Alberto Moravia, Italo Calvino et Elsa Morante). La traduction de Pasolini à la fin des années cinquante coïncide avec l’époque glorieuse d'une Italie en pleine expansion internationale. On commence à s’intéresser à ce pays et à sa culture à travers les productions littéraires et cinématographiques. Si Pasolini avait écrit en 1930 aurait-il été traduit immédiatement ? Je ne le crois pas. Il a bénéficié de la position internationale de l'art italien. De plus, en tant qu'italophone, Pasolini avait moins de chance d'un anglophone d’être traduit.  La galaxie et la hiérarchie des langues dans le monde est clairement présente dans le domaine de la traduction littéraire.

             Un italophone, un turcophone ou un suèdophone sont soumis à la loi du marché des langues. La traduction de leurs œuvres littéraires dépend de leur rayonnement artistique et intellectuel (voire même politique) à un moment donné. Si l'on voit moins d'auteurs turcophones que germanophones ce n’est pas forcément qu'il y en a moins, c’est parce que nous avons moins accès à leurs traductions. Certaines d'entre elles sont d'ailleurs très rares. La traduction littéraire de l’écrivain marocain Driss Chraibi est introuvable en malgache ou en malaisien. Cette absence est due au manque financier de trouver ou de former des traducteurs experts mais surtout à l'aspect culturel de son œuvre. L'histoire des révoltés du Haut-Altlas[2] peut-elle toucher ou intéresser des lecteurs malaisiens ? Je pense que toute culture peut se rencontrer, se confronter, se plaire. Par contre il est vrai qu'au-delà du fait que le marché des langues et son aspect financier ont décidé à la place des intéressés, la culture malaisienne reste tellement éloignée de celle berbère que les maisons d’édition ont pris la décision de ne pas les faire se rapprocher. Le texte littéraire a une double fonction cruelle: il  uni et exclu à la fois des lecteurs de toute origine.

 

3-      Traduction littéraire : copie, traîtrise et palimpseste ?

 

               Certains accusent la traduction littéraire d’être une mauvaise copie, d'autres d’être une trahison, d'autres encore un palimpseste. Une bonne traduction n'est rien de tout cela. Si elle est de bonne qualité, elle n'est pas une pâle copie puisque le traducteur s'est engagé à devenir lui-même poète. Puisque la traduction s'appuie sur l’analyse formelle, linguistique et culturelle du texte, celui qui l'entreprend doit étudier le génie de la langue source mais aussi le transmettre à travers le génie de la langue cible. Le traducteur est donc en position de créateur. Son travail n'est donc pas de recopier une œuvre mais bien de la recréer afin de la transmettre. Il ne copie pas, « la traduction littéraire, bien d'avantage qu'une opération linguistique ou scientifique est décidément une opération littéraire et poétique, donc une création artistique[3] ». Son travail ne se limite pas à du mot à mot (cela serait d'ailleurs une très mauvaise copie). Au contraire, son devoir est  d'adresser au lecteur une œuvre artistique étrangère qui doit à la fois conserver son essence poétique (son esthétique, son style et son langage poétique, dialectal, archaïque etc.) et revêtir l'aspect linguistique et culturel de la langue cible. La traduction c'est une « opération de créolisation[4] ». Ainsi, l'univers culturel et linguistique  de Pasolini est recrée par le traducteur français à travers le calque et l'adaptation (nous le verrons plus tard). Le livre français Ragazzi est une œuvre à laquelle ont participé Pasolini et son traducteur Claude Henry. Celui-ci n'est d'ailleurs pas non plus un traître. La version française avoue être une traduction (elle n'est donc pas déloyale envers les lecteurs).De plus, la traduction n'est pas non plus infidèle puisqu'elle se met à la fois au service de l'original et du lecteur en langue cible. L'aspect culturel et historique des conditions de vie sous-prolétariat romain et l'aspect linguistique identitaire du dialecte sont tous les deux représentés. Même si dans la version française ils varient (nous le verrons bientôt) ils n'en restent pas moins au cœur de l’œuvre et de la réflexion du traducteur.

                Enfin, la traduction n'est pas un palimpseste car elle ne se définit pas dans la déconstruction ou dans l’effacement mais dans la recherche d’un alter-ego culturel et linguistique (par exemple l'utilisation de l'argot pour le dialecte romain) et participe au concept de créolisation des langues. Ainsi, aux questions : la traduction littéraire est-elle une œuvre à part entière ? Vaut-elle autant que l'originale ? Je répondrais volontiers: oui, pourvu qu'elle soit bien menée. Si le traducteur est suffisamment habile et éclairé (sur l'auteur, sur la langue source et ses enjeux culturels, historiques et sociaux, ainsi que sur le contexte culturel dans lequel l’œuvre a été écrite mais aussi dans lequel les personnages évoluent) il est capable de nous fournir une œuvre du même calibre que son originale. L'une est le reflet de l'autre mais non pas à l'identique comme certains le prétendent. Elles se reflètent comme des jumelles ou des doubles d'origines étrangères. Les deux œuvres délivrent le même message et procurent les mêmes émotions. Même si la langue et la culture ne peuvent se transmettre à l'identique parce que la société des lecteurs cibles, leur histoire et leurs représentations (culturelles et linguistiques) se distinguent des originaux, la traduction littéraire reste la création poétique d'une adaptation culturelle et linguistique d'un phénomène social déterminé, et cela principalement dans le cas de Pasolini.



[1]Poétique du traduire, H. Meschonic, ED. Verdier, Paris 1999

[2]Une enquête au pays (1981)

[3]Daniel Lèvêque « Pour une traduction littéraire respectueuse des « actes délibérés » et des « actes manqués » de l'auteur : deux partitions à interpréter », in « La traduction. De la théorie à la pratique et retour », sous la direction de Jean Peeters, Ed Presses universitaires de rennes, 2005

[4]Edouard Glissant, conférence inaugurale des « onzièmes assises de la traduction littéraire (Arles 1994) », Ed Actes Sud 1995

Situation sociolinguistique du Val d'Aoste

1. Analyse du trilinguisme individuel dans la Vallée

                       Le bilinguisme individuel est le fait qu’un individu par des circonstances particulières de son existence se trouve à être ou à devenir bilingue. Au Val d’Aoste la situation sociolinguistique est encore plus complexe puisque nous nous trouvons face à des locuteurs souvent trilingues et à une région nettement plurilingue et où certaines langues minoritaires sont mises sous tutelle. Leur place et leur rôle sont d’ailleurs relativement précis. Si l’on observe les tableaux statistiques de l’Istat et de la Fondation Chanoux il nous apparaît très clairement que la langue italienne est devenue la langue majoritaire (dans tous les domaines). Qu’il s’agisse d’interactions quotidiennes, de sa présence dans les médias ou à l’école, la langue italienne est partout nettement représentée. Devenue la langue nationale après l’Unification et ayant bénéficié des lois fascistes contraignantes puis des lois constitutionnelles, elle s’est largement imposée dans la région comme langue première. Elle est aujourd’hui ce que Ferguson appelle la « variété haute » et cela dans tous les domaines (éducation, religion, littérature, médias, politique etc.). Or cela a longtemps été la position de la langue française. Si l’on regarde de plus près les statistiques de l’Istat on remarque d’abord que l’appellation « autre langue » ou « langue étrangère » n’est pas très claire pour la situation plurilingue de la région. On suppose donc que le « dialecte » est considéré comme étant le franco-provençal et que le français serait confondu avec les autres langues étrangères. Ce que l’on peut quand même constater c’est que les locuteurs valdôtains dans le contexte intime et privé d’une conversation (en famille et entre amis) choisissent majoritairement la langue italienne, puis le dialecte comme code linguistique. La langue française est nettement relayée au troisième rang, ce qui confirme qu’elle n’est pas une langue véhiculaire. Le fait que son statut de « variété haute » ait été remplacé par l'italien signifie-t-il que le français soit devenu inutile ? En effet, il semble qu'il n'ait jamais été vraiment utilisé comme langue de communication. Depuis son officialisation, le français est une langue de l'écrit, de l'école, de l’administration, de l’Église mais pas vraiment des locuteurs ! Le français subit ce qu'a subit le latin trois siècles plutôt. Il est remplacé par une autre variété haute. La présence du patois, de l’italien et du français complique les choses. En effet, les Valdôtains sont face à un phénomène complexe de trilinguisme individuel rare et je vous propose de l’observer dans le tableau suivant que j’ai créé à partir de l’analyse des données des tableaux 5, 12 et 16 de l’Istat et les tableaux de la Fondation Chanoux :

Bilinguisme et trilinguisme au Val d'Aoste :

 

Franco-provençal (F.P)

Français

Italien

- Simultané (en famille)

- Précoce

- Naturel

- Soustractif (F-P), domination de l’italien

- Coordonné ou composé (emprunts)

- Diagonal

- Successif (Français Langue Seconde) mais précoce

- Additif

- Coordonné

- Scolaire

- Censé être horizontal

Franco-provençal (F.P)

 

- Successif (famille F:P/ école : fra.)

- Scolaire (Fra), Naturel (F-P)

- Soustractif

- Vertical

 

Le phénomène du trilinguisme valdôtain mériterait de plus amples recherches. Cela dit à partir de ce tableau nous pouvons constater que le français n’est souvent pas appris dans le cadre naturel de la famille. Son apprentissage est successif, il appartient au domaine de l’école, sa représentation est donc bien celle d’une langue seconde (voire tertiaire) non naturelle mais qui a la même valeur de « variété haute » que l’italien (puisque c’est aussi la langue de l’école, de la culture et de l’administration). Malgré le fait que les Valdôtains apprennent la langue française dès la maternelle (donc bilinguisme précoce), elle n’est pas considérée comme étant utile ou naturelle dans les interactions quotidiennes. On le voit, l’apprentissage du français est académique, il n’a pas sa place dans les cercles privés de la famille et des amis (grâce auxquels les langues se transmettent naturellement de générations en générations). Les locuteurs bilingues ou trilingues ont sans doute une représentation mentale historique et culturelle du français mais son usage est restreint aux cadres formels de l’école et de l’administration. Dans la plupart des cas, le français n’est donc ni langue maternelle, ni langue majoritaire et le plus souvent langue seconde voire troisième langue. Et c’est sans aucun doute ce qui fait de la langue française une langue particulièrement à risque dans la région.

 

2. Situations de diglossie

                   Le bilinguisme social se définit par la présence sur un même territoire de deux ou plusieurs langues. Les causes qui déterminent la présence du français, de l’italien et du franco-provençal au Val d’Aoste sont diverses. La région est d’abord une zone frontalière avec la France, il est donc peu surprenant que la langue française soit présente sur le territoire. La présence de l’Italien s’explique bien-sûr historiquement : nous le savons en 1861 l’Italie est réunifiée et l’État a progressivement imposé la langue nationale sur tout le pays. Le franco-provençal en revanche coexiste depuis des siècles avec les langues officielles de la région, il est toujours parlé (sinon compris) par les habitants du Val d’Aoste. Étant donné qu’il existe une telle situation plurilinguistique il nous convient de faire appel à Fishman et au concept de bilinguisme et de diglossie :

 

Diglossie et

                 Bilinguisme    1

Bilinguisme sans

                       Diglossie   2

Diglossie sans

                 Bilinguisme    3

Ni Diglossie

           Ni Bilinguisme     4

 

- La situation numéro 1 (Diglossie et Bilinguisme) concerne directement le Val d’Aoste. Elle représente une communauté linguistique où il existe un bilinguisme (ou trilinguisme) individuel et l’emploi diglossique de deux (ou trois) langues. Ainsi, l’italien et le français sont clairement les variétés hautes de la communauté linguistique. Le français et l’italien sont les langues officielles dans le service public et dans le domaine éducatif. Elles sont aussi majoritairement représentées dans les média (presse, télé, radio, internet). Le franco-provençal représente donc la variété basse réservée à la famille et à l’intimité, c’est la langue du foyer et elle n’est pas institutionnalisée. Notons aussi que la plupart des locuteurs ont surtout une compétence orale de la langue à la différence du français et de l’italien dont le système écrit est enseigné. Cette diglossie ne semble pourtant pas créer de phénomène d’insécurité linguistique puisque le franco-provençal est avec l’italien la langue de communication privilégiée. On trouve donc face à deux variétés hautes (VH), deux langues de communication (LC) et deux langues de scolarisation (LS).

Italien : VHparitaire+LC2+LSparitaire

Français : VHparitaire – LC + LSparitaire

Franco-provençal : -VH+LC1-LS

 

- La situation numéro 2 (Bilinguisme sans Diglossie) représente soit la présence de deux ou plusieurs langues dans la même zone géographique mais elles sont parlées par des groupes unilingues différents (ce n’est pas le cas du Val d’Aoste), soit le fait que des individus bilingues emploient deux ou plusieurs langues sans créer de conflit entre elles. C’est le cas de l’italien et du français dans le domaine de l’administration et de l’éducation. Les deux langues coexistent au même niveau de la variété haute, le locuteur est juridiquement libre d’employer l’une ou l’autre sans le risque d’insécurité linguistique.

- La situation numéro 3 (Diglossie sans Bilinguisme) représente des locuteurs non bilingues parlant soit la variété haute soit la variété basse du territoire linguistique. Cette situation n’existe plus aujourd’hui au Val d’Aoste car la région s’est largement italianisée (la variété haute est aujourd’hui connue de tous). En revanche une telle situation a probablement existé à deux reprises dans l’histoire linguistique du Val d’Aoste. Au XVIème siècle lorsque le français est déclaré langue officielle par l’édit de Rivoli les locuteurs de la région n’avaient qu’une connaissance passive de la langue (lecture) voire même aucune. Il n’était alors pas question de bilinguisme et la connaissance ou non de la variété haute a sans doute créer des phénomènes d’insécurité linguistique. La période d’italianisation de la région peut aussi être représentée par la situation 3 car à l’époque l’italien, imposé lui-aussi comme variété haute, n’était pas parlé par tous les valdôtains. Cette situation a d’ailleurs engendré la résistance linguistique valdôtaine pour la protection de la langue française.

- La situation 4, situation de monolinguisme n’est pas propre au Val d’Aoste. Cela dit il est tout à fait possible que certains locuteurs soient effectivement monolingues soit parce qu’ils n’ont pas été scolarisés dans la région et n’ont donc pas bénéficié de l’avantage de l’école bilingue, soit parce qu’ils ne sont pas natifs de la région ou étrangers et ne parlent qu’une seule langue. C’est le cas de nombreux travailleurs immigrés venus s’installer dans la région (selon les chiffres de l’Istat en 2009 la population immigrée représente environ 6% de la population totale). Leur statut de monolingue n’est souvent que passager. En effet ne serait-ce que pour trouver un travail ils doivent pouvoir communiquer en Italien et de nombreux centre d’apprentissage de langue italienne se sont créés pour répondre à cette demande. Cela dit il faut tout de même souligner que de nombreux immigrés proviennent d’Afrique du Nord et certains sont donc francophones. La destination du Val d’Aoste n’est donc pas un choix anodin, sa situation plurilingue permet aux nouveaux migrants de pouvoir mieux appréhender le système scolaire et administratif.

 

3. Gestion/réalisations et représentations du plurilinguisme au Val d’Aoste

                          Face à un tel plurilinguisme et à un risque constant de diglossie voire d’insécurité linguistique, comment la région du val d’Aoste gère-t-elle la situation ? Comment et par qui les langues sont-elles représentées ? Si nous prenons l’exemple du français, qui nous intéresse particulièrement, et des médias, nous constatons qu’actuellement seul un journal local et hebdomadaire en langue française est disponible dans la région : « Le peuple valdôtain ». Il s’agit du journal publié par le parti politique régional « l’Union valdôtaine ». (On trouve aussi quelques magazines bilingues ou en français mais ils sont spécialisés, comme ceux à propos de la chasse, de l’alpinisme etc.). L’écrasante majorité des autres journaux d’information sont en langue italienne (« Aosta sera », « Aosta oggi » ou « La Stampa, edizione Aosta »). En ce qui concerne le franco-provençal le Groupe International de Travail pour le franco-provençal a lancé en 2007 un journal expérimental entièrement rédigé en patois (introuvable sur Internet). L’italien est donc encore une fois largement majoritaire dans la presse écrite. La RAI quant à elle s’engage à diffuser un journal télévisé régional plus ou moins bilingue (mais l’italien reste majoritaire). Seuls Internet et les chaînes satellites permettent aux Valdôtains d’avoir accès à des informations entièrement en français. Il est évident que la diffusion d’une langue est amplement facilitée par une transmission médiatique et massive. Sans ce support les langues minoritaires courent le risque de disparaître de la vie quotidienne des locuteurs et le français ne bénéficie pas de protections juridiques assez claires dans ce domaine. Il est certain que si les locuteurs de la région ont principalement accès à des informations, films et émissions en langue italienne, ils ne considéreront pas le français comme langue de communication commune et habituelle. Moins les langues minoritaires sont représentées par les médias plus il y a de chance que les locuteurs souffrent d’insécurité linguistique. Par contre l’environnement linguistique du Val d’Aoste est plus souvent bilingue. Les lois fascistes imposées par Mussolini qui interdisaient tout affichage en langue étrangère ne sont plus d’actualité. Même si la préférence reste à l’italien on trouve aussi de nombreuses indications routières ou administratives en langue française mais aussi des noms de rue en français (à Aoste par exemple). Le Val d’Aoste étant une région frontalière et touristique mais aussi particulièrement plurilingue, il est peu surprenant de trouver des indications en plusieurs langues. Pour le secteur privé en revanche il n’y a pas d’obligation linguistique, c’est au propriétaire d’en décider. La francophonie au Val d’Aoste est donc surtout « visuelle », elle relève du paysage scriptural qui est le « legs du passé, produit d’une culture formelle ». Il semble que le français ait toujours été cantonné à son rôle de langue de l’écrit et de culture. Comme le dit le Haut Conseil de la Francophonie « l’italien et le franco-provençal dominent la vie sociale valdôtaine et le français risque de rester enfermé dans un statut purement scolaire ».

Politiques linguistiques et éducatives au Val d'Aoste

 Les nombreuses lois et les décrets qui protègent la langue française me semblent très intéressants à analyser puisque plusieurs questions en découlent : quelle est la signification de la protection juridique dont bénéficie le français ? Vise-t-on à un renouveau de la langue ? Est-elle envisagée comme langue seconde, étrangère ou maternelle ? A-t-on l’ambition que le français redevienne la langue de la vie quotidienne ou bien est-ce seulement par devoir de mémoire ? Quelles sont les représentations socioculturelles de la langue française en Vallée d’Aoste ? Le français est-il vraiment à risque ? Pour répondre à ces questions, il nous faudra d’abord étudier de plus près les politiques linguistiques menées dans la région et en particulier les lois nationales et régionales concernant la protection des langues minoritaires.

 

1. Val d’Aoste : une région autonome à Statut Spécial

                         Avant d’aborder le thème des législations concernant les langues minoritaires au Val d’Aoste il nous sera très utile de nous informer sur le statut bien particulier de la région. Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale, en 1946 que l’Italie par un référendum populaire devient une République (avant cette date il s’agit d’une monarchie). 1946 et 1947 constituent la période de rédaction de la Constitution Italienne qui entrera en vigueur le 1er janvier 1948. A ce moment la région du Val d’Aoste ainsi que celles du Trentin-Haut-Adige, de la Sardaigne et de la Sicile demandent à être considérées comme régions à statut autonome ce qui leurs confère une plus grande indépendance culturelle, législative et économique. Les régions autonomes italiennes ont bénéficié de ce statut spécial aussi grâce à leur particularité linguistique et culturelle et sans doute pour éviter toute sorte d’indépendantisme violent la République Italienne a préféré leur accorder un statut autonome dès la rédaction de la Constitution. Le Val d’Aoste a entre autres les pleins pouvoirs en matière de gestion des biens culturels et linguistiques, en matière de formation et d’éducation ainsi que dans le domaine de l’administration publique. Nous verrons dès à présent que la survie de la langue française tient sans doute au fait que cette région ait obtenu un tel statut et une telle indépendance. En effet, il est fort probable que dans d’autres circonstances la langue française aurait peut-être déjà disparue de la région.

 2. Législations nationales, constitutionnelles et régionales sur les langues minoritaires

                               Comment le français est-il encore présent au val d’Aoste ? Sa protection juridique est-elle suffisante ? Ou bien est-elle un leurre ? Le français pourrait-il survivre sans bénéficier d’un statut spécial ? Toutes ces questions fondamentales trouvent leur réponse en analysant les lois nationales, constitutionnelles et régionales concernant la protection des langues minoritaires présentes sur le territoire.

En ce qui concerne les lois nationales il faut d’abord préciser que la langue italienne n’est déclarée officielle que par la loi n°482 de 1999 (il n'y a de cela que douze ans!), art. 1 : « La lingua ufficiale della Repubblica è l'italiano[1] »   L’article 2 de cette loi précise que « In attuazione dell'articolo 6 della Costituzione e in armonia con i princípi generali stabiliti dagli organismi europei e internazionali, la Repubblica tutela la lingua e la cultura delle popolazioni albanesi, catalane, germaniche, greche, slovene e croate e di quelle parlanti il francese, il franco-provenzale, il friulano, il ladino, l'occitano e il sardo.[2]Or immédiatement après l’article 3 indique que cette loi n’est applicable que dans le cas où elle concerne ou dont l'application est demandée par « il quindici per cento dei cittadini iscritti nelle liste elettorali e residenti nei comuni stessi, ovvero di un terzo dei consiglieri comunali dei medesimi comuni[3] ». Au Val d’Aoste il faut donc que la langue française, tout comme le franco-provençal d’ailleurs, soient représentés par au moins 15% de la population résidant sur le territoire régional ou par un tiers des élus locaux. De plus la loi ne précise pas comment elle compte protéger ces langues minoritaires: par les médias ? L’enseignement obligatoire ? L’officialisation dans les services publics ?

Les lois nationales ne sont pas suffisamment précises et incitatives pour que les langues à risque sur le territoire bénéficient réellement d’une protection effective. C’est donc grâce aux lois régionales du Val d’Aoste et aux lois constitutionnelles que la langue française trouve sa meilleure tutelle. La Constitution se base sur plusieurs principes fondamentaux dont le principe de pluralité. L’article 6 précise que «  La Repubblica tutela con apposite norme le minoranze linguistiche[4] ». Soulignons que la Constitution italienne ne mentionne pas quelle est la langue officielle de la République. Les rédacteurs de la Constitution ont donc pris en compte la situation complexe et plurilingue du territoire et ont sans doute contribué à la protection des langues minoritaires (dont le français) sur toute l’Italie. Or il faut tout de même remarquer que cet article ne prend pas le risque de nommer les langues minoritaires en question qui bénéficient de cette protection (ce qui pose problème pour certaines langues reconnues en tant que telles par l’Unesco et non par l’État italien. C’est par exemple le cas du napolitain, du calabrais ou du sicilien). Ce problème ne se pose pas pour le français: pour des raisons politiques, économiques et historiques évidentes, il est impossible que l’Italie ne reconnaisse pas le français en tant que langue minoritaire présente sur le territoire. De plus le Val d’Aoste étant une région frontalière et touristique, il convient donc de ne pas créer de tension entre les locuteurs. Cela dit un autre problème se pose : au Val d’Aoste comment faut-il considérer la langue française ? Comme langue minoritaire ? Langue seconde ? Langue historique et culturelle? Pour répondre à toutes ces questions la loi constitutionnelle concernant le Statut spécial du Val d’Aoste entre plus en détail : les articles 38 et 39 de la loi constitutionnelle spécifient que la langue française est paritaire à la langue italienne dans le domaine de l’éducation (le nombre d’heures concernant l’enseignement de la langue française doit correspondre paritairement à celui de la langue italienne. De plus certaines matières peuvent être enseignées en français) et dans le domaine de l’administration (les actes publics peuvent être rédigés dans les deux langues sauf dans le domaine juridique réservé uniquement à l’italien. Les administrations publiques de la région sont fortement encouragées à employer des fonctionnaires connaissant aussi la langue française). Seules l’éducation et l’administration incluent le français comme paritaire à la langue italienne (par exemple l’armée étant un service de l’Etat italien, aucune place n’y est prévu pour le français). Selon la loi constitutionnelle, il semble que la langue française ne soit pas considérée comme langue minoritaire mais bien comme langue officielle ayant des droits paritaires à la langue italienne. Or comme nous le verrons ces lois ne s’appliquent dans certains domaines bien précis et ne garantissent pas à la langue française de s’imposer comme langue de la quotidienneté. Les lois concernant la protection et la promotion du français semblent plutôt contraignantes voire envahissantes. C’est le cas des lois régionales de 1988 et de 1996. Depuis que la région du val d’Aoste bénéficie d’un statut spécial prévu par la Constitution, la région est en droit d’appliquer le principe de territorialité et de légiférer des lois autonomes concernant les politiques linguistiques. Ainsi selon la loi régionale, n° 6 du 16 décembre 1996 l’une des conditions d’admission pour entrer dans la fonction publique est de connaître la langue française (les candidats doivent passer une épreuve orale et écrite). Cette loi lui permet de maintenir son statut de langue officielle dans l’administration, en accord avec la loi constitutionnelle du statut spécial de la région. Le français reste présent mais selon le sondage de la Fondation Chanoux de 2001,  85,58% des employés utilisent l’italien dans les bureaux administratifs de l’État, 74,94% dans ceux de l’administration régionale et 68,54% dans ceux communaux. La connaissance du français comme langue de travail semble donc être purement formelle, dans la quotidienneté les locuteurs choisissent majoritairement l’usage de l’italien. Selon la loi régionale, n° 63 du 22 novembre 1988, la région prévoit par ailleurs une « prime au bilinguisme » destinée aux employés de l’administration publique qui ont certifié leur compétences en langue française. La loi prévoit aussi la mise en place de cours de langue (remboursés à 70%) pour ceux qui n’ont pas réussi à certifier leur niveau. Tout est mis en place pour que le français s’impose comme langue du travail mais rien ne garantit qu’elle soit perçue comme langue de communication quotidienne.

 3. Le français à l’école ou la Val d’Aoste, un exemple de l’éducation plurilingue.

                   Si le français continue d’exister au Val d’Aoste c’est aussi grâce à son statut paritaire avec l’italien dans le domaine de l’enseignement. On parle d’ailleurs d’une éducation bilingue précoce (dès la maternelle) et partielle (50% italien et 50% français). Selon Janin[5] « l’école est devenue le rempart de la langue et de la culture française », or il ne faut pas oublier que cela a en réalité toujours été le cas : le français a longtemps été représenté en contexte scolaire (depuis les écoles de hameaux conférées au clergé). Il s’agit donc d’une langue de l’école et elle est enseignée comme langue seconde obligatoire et non comme langue maternelle comme peut l’être l’italien. Il est intéressant d’analyser la situation valdôtaine en s’appuyant sur les travaux de Kaplan et de Baldauf à propos de l’éducation bilingue :

- Selon eux, il faut d’abord définir un public cible. Dans notre cas il s’agit de tous les enfants scolarisés résidant au Val d’Aoste indépendamment de leur origine.

- En ce qui concerne la formation des enseignants (la loi régionale n° 53 du 22 août 1994, annexe 8) ces derniers doivent se convertir à la didactique bilingue et depuis 1988 ils sont obligés de connaître la langue française (ils reçoivent pour cela une prime d’indemnité pour l’effort requis.

- Pour le programme, les élèves Valdôtains suivent le même parcours que les autres élèves italiens (les diplômes obtenus sont des diplômes de l’État italien).

- Les ressources financières (comprenant la formation des enseignants et la coordination des programmes scolaires) sont gérées par la région qui a le devoir de participer activement au développement et à la promotion de l’éducation bilingue.

- En ce qui concerne la méthodologie adoptée, tout cela reste assez vague, en effet la loi n’indique pas clairement dans quelles condition la formation didactique des élèves doit avoir lieu. Il est dit dans l’article 38 du Statut spéciale de la région que « quelques matières » peuvent être enseignées en français (mais le choix de ces matières n’est pas précisé). Cela pose problème car il semble que ce soit aux enseignants et/ou à l’équipe pédagogique de chaque établissement de prendre cette décision et l’on risque de se trouver face à des phénomènes de déséquilibre et de mécontentement. L’enseignement du français et des autres matières devrait fonctionner sur le modèle de l’alternance ce qui permettrait au français et à l’italien d’être représentés  dans toutes les activités didactiques, par tous les enseignants et dans toutes les disciplines c’est-à-dire selon le schéma suivant : une langue=une discipline / une langue=un enseignant. Or d’après les statistiques il semble que le français ne soit qu’une langue de l’école, une langue mineure, d’importance secondaire en-dehors du cadre scolaire.

Statistiques réalisées par la fondation Chanoux (2001)

 TABLEAU 7 –

“In quale lingua e/o dialetti parla (o parlava) con suo padre?” (Dans quelle langue et/ou dialecte parlez-vous (ou parliez-vous) avec votre père)?

LANGUES ET/OU DIALECTES

Moyenne des interviewés nés entre 1921 et 1982

Italien

40,28%

Français

0,46%

Francoprovençal

27,3%

 TABLEAU 8 –

In quale lingua e/o dialetti parla (o parlava) con sua madre? (Dans quelle langue et/ou dialecte parlez-vous (ou parliez-vous) avec votre mère?

LANGUES ET/OU DIALECTES

Moyenne des interviewés nés entre 1921 et 1982

Italien

38,28%

Français

0,54%

Francoprovençal

27,78%

 Les statistiques de l’Istat (Institut National de Statistiques italiennes) sont visibles sur le site suivant : http://www.istat.it/salastampa/comunicati/non_calendario/20070420_00/

Le français n’est pas ou très peu utilisé dans le cadre familial. Le fait qu’elle bénéficie d’autant de protections juridiques ne constitue pas une sûreté pour sa survie. Je pense que dans le cas particulier du Val d’Aoste l’école n’est pas une condition suffisante pour que le français devienne une langue véhiculaire. Il n’est utilisé qu’en grande partie que dans le cadre scolaire et presque jamais en famille. Or l’école ne peut pas influencer les locuteurs Valdôtains en dehors de son champ d’action, si ces derniers préfèrent communiquer quotidiennement en italien ou en patois, elle ne peut intervenir. Le problème est qu’apparemment l’école assume le rôle difficile de dernier rempart de la protection du français et qu’on lui confère toute la responsabilité de sa diffusion. Sa position est la même qu’à l’époque des écoles de hameaux et si le français ne s’est sans doute pas suffisamment imposé comme langue véhiculaire dans la région c’est peut-être à cause de son statut particulier de langue de l’école et donc peu naturelle.

En ce qui concerne la diffusion et la promotion du franco-provençal dans la région, les adaptations régionales de 1983 stipulent qu’à l’école maternelle il est fondamental « d’accueillir et favoriser à l’école les systèmes de communication que l’enfant a naturellement appris chez lui ». L’école valdôtaine a donc cette particularité d’encourager l’enseignement des langues présentes sur le territoire afin d’éviter des problèmes de diglossie et d’insécurité linguistique chez les locuteurs. On opère donc pour l’éducation bilingue, voire trilingue !


[1]« La langue officielle de la République est l'italien »

[2]« Conformément à l'article 6 de la Constitution et en rapport avec les principes généraux établis par les organismes européens et internationaux, la République tutelle la langue et la culture des populations albanaises, catalanes, allemandes, grecques, slovènes et croates et de celles parlant le français, franco-provençal, frioulan, ladin, occitan et sarde »

[3]« quinze pour cent des citoyens inscrits sur les listes électorales et résidents dans les communes de ces listes, ou soit un tiers des conseillers communaux de ces mêmes communes »

[4]« La République protège les minorités linguistiques par des normes prévues à cet effet »

[5]Bernard Janin « Le Val d'Aoste. Tradition et renouveau » Ed Musumeci, 1976

Histoire linguistique du Val d'Aoste, territoire francophone

    La région du Val d’Aoste est particulièrement intéressante à étudier d’un point de vue sociolinguistique car ses habitants sont presque tous bilingues (voire même trilingues). Il s’agit d’une région francophone mais où, paradoxalement, le français est considéré comme une langue minoritaire menacée qui pourrait peut-être disparaître. Cette région compte principalement deux langues dites minoritaires : le franco-provençal (ou patois valdôtain) et le français (qui bénéficie d’une protection juridique historique). Au XVIIème siècle la langue française devenait langue officielle et remplaçait le latin dans les textes administratifs et religieux. Par la suite, le Val d’Aoste a commencé à devenir italophone après la réunification d'Italie en 1861, mais c’est surtout à partir de l’époque fasciste que la langue italienne s’est définitivement imposée dans la région. Or il est intéressant de constater que les locuteurs valdôtains, malgré les imposantes lois fascistes d’italianisation, n’ont jamais renoncé à l’emploi du patois et du français. Ces deux langues y sont encore présentes mais nous verrons que la diffusion actuelle du français commence à devenir considérablement à risque. Malgré son statut officiel et paritaire par rapport à la langue italienne, sa diffusion s’effectue aujourd’hui essentiellement à travers l’enseignement scolaire. Cela est-il suffisant ? La langue française risque-t-elle de disparaître ? Quelles sont les différentes représentations sociolinguistiques de la Vallée ? A quel type de bilinguisme les locuteurs sont-ils confrontés ? Que dire du phénomène diglossique ? Quels rôles jouent l’école, l’administration, les médias et la politiques dans la diffusion et la promotion de la langue et de la culture française ?

Pour avoir une vue d’ensemble il me semble que notre analyse doit d'abord prendre en compte l'analyse sociolinguistique des trois langues majoritairement présentes sur le territoire, c'est-à-dire l'italien, le patois et le français. Nous analyserons, d’un point de vue historique et politique, les manières dont elles se sont diffusées puis imposées. C’est en 1561 que le duc Emmanuel-Philibert de Savoie proclame l’officialisation du français dans les textes administratifs à la place du latin. Depuis cette date la langue française ne cessera de s’étendre et de se diffuser jusqu’au début du XXème siècle. L’arrivée de Mussolini au pouvoir signera la fin de la domination du français dans la région et le début d'une grande campagne d'italianisation. L’histoire de la diffusion du français s’étend donc du XVIème siècle au XXème siècle.  Dans la première partie de ce mémoire je souhaite vous présenter une analyse historique et chronologique de la situation linguistique générale de la région. Il sera ensuite intéressant d’examiner de plus près le type de politiques linguistiques et de législations mises en place dans une région autonome tel que le Val d’Aoste. Enfin nous nous interrogerons la situation socio-politico-linguistique actuelle avec un intérêt particulier pour les phénomènes de bilinguisme et de diglossie ainsi que la place et les représentations sociales des langues minoritaires.

1.Le franco-provençal :                 

                    Le franco-provençal  constitue la troisième langue de la famille linguistique gallo-romaine (avec la langue d’oc et la langue d’oïl) et est parlé dans la vallée d'Aoste, en Savoie, au Piémont, dans les régions Rhône-Alpes, de Lausanne et de Genève. L’origine de l’appellation « franco-provençal » date de 1873 et nous la devons au dialectologue italien Graziadio Isaia Ascoli qui, à la fin du XIXème, a remarqué que ce dialecte en usage avait de nombreux points communs avec la langue française et l’occitan (ou « provenzale ») mais conservait cependant une certaine indépendance linguistique. C’est ainsi que le terme « franco-provençal » fut trouvé : il désigne donc une langue tierce qui se situe entre deux idiomes déjà connus. Les locuteurs n’utilisent pas le terme « franco-provençal » (utilisé dans le domaine linguistique et politique) mais « patois ou patoué » qui n’a pas la même connotation négative qu’en France et qui se décline en plusieurs variantes locales avec quelques différences phonétiques et lexicales (mineures). On peut considérer qu’une partie des Valdôtains natifs sont des trilingues actifs (parlant italien, français et patois) avec tout de même des degrés différents d’accès et de maîtrise des langues. Pour de nombreux locuteurs le patois a longtemps été la langue première (au moins jusqu’à l’arrivée de Mussolini au pouvoir) et elle peut aujourd’hui être considérée avec le français comme l’une des langues secondes du territoire. Sa présence dans la Vallée est importante et les Valdôtains sont historiquement habitués à voir le franco-provençal coexister aux côtés d’autres langues telles que le français ou l'italien. A ce sujet, selon A. Bétemps[1], pour de nombreux locuteurs le français et le patois constituent une « unité linguistique indissociable et leur rapport est complémentaire[2] ». En effet autant d’un point de vue historique (phénomène de diglossie entre variété haute et basse) que linguistique (néologismes et emprunts, par exemple le mot « chalet » est d’origine franco-provençale) les deux idiomes ont toujours été en contact rapproché. De plus ils constituent à eux deux le particularisme linguistique de la région. Même si aujourd’hui le patois est de moins en moins employé (la majorité des locuteurs parle désormais italien) il reste tout de même largement plus utilisé que le français. Aujourd’hui la diffusion du franco-provençal est principalement effectuée par des associations culturelles comme le Centre d’études franco-provençales René Willien, fondé en 1967 ou par les Archives sonores crées en 1982 qui mettent à disposition des enregistrements de témoignages oraux sur l’histoire et la tradition du Val d’Aoste. Depuis 1963 le BREL (Bureau Régional pour l'Ethnologie et la linguistique) organise chaque année le concours Cerlogne[3] qui encourage les élèves de la région à recueillir du matériel historique et linguistique sur la région et le patois. Le Val d'Aoste a une identité linguistique historique et le franco-provençal fait partie à la fois des témoignages du passé de la région mais il est aussi encore utilisé dans le cadre familial et parfois même scolaire (nous le verrons plus tard et plus en détail). Les Valdôtains sont des résistants linguistiques qui tiennent à leur histoire et à la transmission de leur culture auprès des plus jeunes générations. C'est sans doute grâce à cette ténacité collective que le patois est encore présent dans la vallée.

 2. Officialisation et Diffusion du français

                             Le Val d’Aoste a presque toujours vécu dans un état de diglossie, jusqu’au XVème siècle la langue de culture utilisée par les notaires et la bureaucratie était essentiellement le latin (variété haute) et le patois (variété basse) servait dans les interactions quotidiennes. Cela dit, on a retrouvé des textes littéraires de la même époque écrits en français (qui fut donc d’abord une langue de culture connue essentiellement par les intellectuels et les cercles littéraires de la région). Le français avait alors le statut d’une langue de prestige que peu d’habitants étaient capables d’écrire ou de parler. Sa toute première diffusion au Val d’Aoste a d’abord eu lieu par le système écrit et la littérature. On a ainsi retrouvé dans des bibliothèques de la région des manuscrits datant du Moyen-âge écrits en vieux français (tels que le Roman de la Rose, Berte au grant pié, La légende du Cordelier, Contes fabliaux pour Damoysiaux). Cela dit, la présence de textes littéraires n’implique pas qu’à cette époque le français ait été totalement implanté au Val d’Aoste. En effet nous ne savons pas si ces textes ont tous été écrits ou recopiés par des Valdôtains. Il est donc possible qu’on n’écrivait pas encore en français dans cette région. Cela prouve seulement une présence, une envie d’échange et que les compétences linguistiques étaient encore limitées (connaissance passive de la langue par la lecture). Ce n’est donc qu’au XVIème que l’on peut affirmer que la langue française a fait son entrée officielle au Val D’Aoste. En 1561 le duc Emmanuel-Philibert de Savoie par l’édit de Rivoli déclare l’officialisation du français et la substitution du latin dans les tribunaux et les actes officiels. Le duc considère la langue française comme « plus commune et générale que point d’autres » et les Valdôtains sont considérés comme un peuple « accoutumé de parler la langue dite plus aisément que nul autre ». Par ailleurs le Coutumier du duché d’Aoste  (recueil de plus de 4.000 articles concernant les lois et les coutumes de la Vallée) prescrit aux notaires de n’écrire leurs contrats qu’en français uniquement. Il y eut bien quelques résistances mais elles furent peu entendues étant donné la diffusion toujours plus croissante du français dans la région. Citons la demande de la Congrégation des Trois États qui demande au Duc en 1572 « que tous escripts et proces qui se feront audict pays, tant en jugement que dehors, soient escripts et couches en latin comme vouloient etre auparavant », mais leur demande ne sera pas écoutée.

                     En ce qui concerne la diffusion du français auprès du peuple du Val d’Aoste, elle se fera d’abord grâce à l’Église dont les sermons dominicaux se font en français (et cela probablement bien avant même la rédaction de l’édit de Rivoli). Dès de XVIIème siècle c’est au tour de l’école de se charger de sa diffusion. Alors que dans le reste de l’Europe l’enseignement du français appartient à l’instruction de la noblesse ou de la bourgeoisie, au Val d’Aoste, en revanche, l’enseignement touchait un public plus populaire (il est enseigné dans les écoles communales ou « écoles de hameaux »[4] confiées au clergé qui devient alors le gardien et garant de l’enseignement du français). La loi Casati du 13 novembre 1859 article 189 prescrit l’enseignement de la langue et la littérature française (dans le deuxième cycle) sur les territoires où la langue est déjà en usage. Précisions aussi que l’occupation du Val d’Aoste par les troupes françaises au XVIème et XVIIème siècle a bien-sûr contribué à son expansion. Avant l’italianisation de la région le français et le franco-provençal ont donc vécu côte à côte sur le mode de la diglossie et cela sur trois niveaux : au niveau socioculturel (le français, langue codifiée et possédant une écriture normée représentait la « variété haute », le clergé, les notaires et les cercles intellectuels ont été les premiers à y avoir accès), au niveau géographique (jusqu’à la création des écoles de hameaux sa diffusion a d’abord eu lieu dans la grande Vallée et dans les milieux urbains) et enfin au niveau inter- communicatif (le franco-provençal était réservé aux interactions familiales, intimes et quotidiennes, le français restait la langue formelle et officielle de l’école et de l’administration).

3.      Diffusion et domination de l’italien

                     L’Italie n’a atteint son unité politique qu’au milieu du XIXème siècle. Au Moyen-âge le pays était alors morcelé entre le Royaume de Sicile au Sud, les États pontificaux au centre et le duché de Savoie au Nord. L’Unification d'Italie constitue un tournant dans l'histoire linguistique du pays, et principalement dans la région du Val d'Aoste. Peu de temps après 1861, le Ministre de l’Instruction Publique Emilio Borglio nomme l’écrivain Alessandro Manzoni en charge de la Commission pour l’unification et la diffusion de la nouvelle langue nationale : l'italien de toscane. En 1868 Manzoni publie “Dell’unità della lingua italiana e dei mezzi per diffonderla[5]”, dans lequel il affirme à nouveau son attachement à la nouvelle langue nationale et la nécessité de la diffuser par l’intermédiaire de nouveaux dictionnaires adaptés. Manzoni souhaite aussi réorganiser le système scolaire en imposant l’enseignement du toscan dans toutes les écoles du nouvel État. Or la question de la langue nationale devient vite polémique dans la région du Val d’Aoste et particulièrement à cause du statut privilégié des francophones. Ainsi en 1861 le député Vegezzi-Ruscalla publie l’article “ diritto e necessità di abrogare il francese come lingua officiale in alcune valli della provincia di Torino[6]” destiné à limiter l’influence française dans la région et à dénoncer la présence de « difformités linguistiques dans la nation ». De 1880 à 1885 la langue italienne est introduite dans les documents officiels et dans les tribunaux. Dès 1886 la ligne ferroviaire Ivrea-Aoste intensifie les contacts avec la population de langue italienne et à partir de la fin du XIXème siècle l’industrialisation du nord de l’Italie fait appel à la main d’œuvre nationale et l’italien devient petit à petit la langue commune entre travailleurs. Le processus d’italianisation reste lent mais progressif. Avant la deuxième guerre mondiale l’italien apparaît encore comme langue seconde importée et le français demeure la langue de la culture (presse, églises et littérature). Les Valdôtains en revanche continuent de parler le patois dans les interactions quotidiennes.

Le Val d’Aoste ne deviendra complètement italophone que sous le régime fasciste et dialectophobe de Mussolini dont les politiques linguistiques brutales visent essentiellement à l’éradication de tout dialecte ou idiome étranger sur le territoire national. Parmi les mesures les plus importantes soulignons qu’en 1923 le gouvernement fasciste déclare la suppression d’une centaine d’écoles de hameaux (dernier rempart de l’enseignement du français), supprime les enseignes en langue étrangère (l’environnement linguistique est « épuré »).  Dorénavant tous les actes civils doivent être écrits en italien et l’enseignement du français est interdit dans la région. La Vallée subit aussi l’italianisation géographique de la région (changements des noms des rues à Aoste et des noms des communes de la Vallée.

Exemples de noms de communes italianisées dans la région du Val d’Aoste (source : wikipedia)

Nom original

Nom italianisé

Allein

Alleno

Antey-Saint-André

Antei Sant'Andrea

Aoste/Aosta

Aosta

Arnad

Arnaz

Arvier

Arviero

Avise

Aviso

Ayas

Aias

Aymavilles

Aimavilla

Bard

Bardo

Bionaz

Biona

Brissogne

Brissogno

Brusson

Brussone

Challant-Saint-Anselme

Villa Sant'Anselmo

Challand-Saint-Victor

Villa San Vittorio

Chambave

Ciambave

Chamois

Camoscio

Champdepraz

Campodiprati

Champorcher

Campo Laris

Charvensod

Carvenso

Châtillon

Castiglione Dora

Nous le savons, les politiques linguistiques menées par Mussolini sont radicales. Elles contraignent les habitants du Val d’Aoste non seulement à adopter définitivement un nouvel idiome et de plus à renoncer soudainement à la fois à leur dialecte (Mussolini fut l’un des premiers à introduire le concept de dialectophobie en Italie) et à la langue française. Face au dictat fasciste la résistance valdôtaine s’organise. En 1911 naît « La ligue valdotaine- Comité italien pour la protection de la langue française dans la Vallée d'Aoste ». En 1919 cette organisation recueille près de 8000 signatures de chefs de famille de la région pour une pétition en faveur de la langue française (Pétition pour les revendications ethniques et linguistiques de la Vallée d'Aoste adressée par la Ligue Valdôtaine pour la protection de la langue française dans la Vallée d'Aoste à Son Excellence l'Honorable Orlando Président du Conseil des Ministres et de la Délégation Italienne au Congrès de la Paix à Paris, Aoste). En 1925 « La jeune Vallée d’Aoste » remplace la « Ligue valdôtaine » et devient très vite clandestine. En 1943 a lieu la réunion de Chivasso (à laquelle participa Emile Chanoux[7]) où s’établit la « Déclaration de Chivasso » qui réclame l’indépendance politique, administrative et linguistique que la région obtiendra en 1948 grâce à son nouveau Statut Autonome (cf. Annexe 5). La résistance valdôtaine a certainement contribué à promouvoir la langue française mais n’a pas réussi à empêcher la diffusion de la langue italienne au détriment des autres langues minoritaires du territoire (franco-provençal, piémontais, Walser, français). La Vallée d’Aoste se trouve donc aujourd’hui dans une situation complexe de diglossie et de bilinguisme très particulier. La langue italienne y est largement la langue majoritaire et a le statut de langue nationale et officielle, le franco-provençal est la langue minoritaire la plus parlée (mais n’est pas officielle) et le français doit sa survie aux politiques linguistiques de la région et à son statut paritaire et officiel avec l’italien dans le domaine de l’enseignement et de l’administration. Sans cette protection juridique le français serait probablement condamné à disparaître.


[1]Alexis Bétemps, « Il patois francoprovenzale nella realtà valdostana » in « L'éducazione plurilingue in Italia » sous la direction de F. di Iorio ; Ed. I quaderni di villa Falconieri, Frascati 1983

[2]« il francese e il francoprovenzale compongono per noi una unità linguistica indissolubile e il loro rapporto è di complementarità » TRADUCTION FAITE PAR MES SOINS

[4]La première fut construite en 1678 à Fontainemore

[5]« De l'unité de la langue italienne et des moyens pour la diffuser ». Texte intégral disponible sur le site : http://www.bibliotecaitaliana.it/xtf/view?docId=bibit001465/bibit001465.xml&doc.view=print&chunk.id=0&toc.depth=1&toc.id=0 (version italienne)

[6]« Droit et nécessité d'abroger la langue française comme langue officielle dans certaines vallées de la province de Turin ». G. Vegezzi Ruscalla, Diritto e necessità di abrogare il francese come lingua ufficiale in alcune valli della Provincia di Torino, Torino, Fratelli Bocca, 1861

[7]Homme politique italien et membre actif de la résistance valdôtaine (1906-1944)

28 mars 2012

Les premières grammaires italiennes

Les premières grammaires: Grammatichetta vaticana

                           Nous avons vu que l’italien peut se vanter d’être une langue d’origine littéraire et donc d’être structurée et dotée de règles. La grammaire ne fait pas exception, tout comme le lexique et l’orthographe elle s’est développée après l’apparition de nombreuses œuvres poétiques (premiers projets de stabilisation de la norme) dont ce sont inspirés les grammairiens tels que Leon Battista Alberti (créateur du mouvement de « l’humanisme volgare » et qui écrit la « Grammatichetta del Vaticano » inspirée de la langue toscane mais qui ne fut pas imprimée). On trouve aussi Giovanni Francesco Fortunio à qui l’on attribue la première grammaire imprimée (Regole grammaticali della volgar lingua en 1516) ou encore Pietro Bembo qui introduit l’apostrophe et qui publie en 1525 Prose della volgar lingua dans laquelle il suggère aux poètes italiens de s’inspirer de la syntaxe utilisée chez Pétrarque (pour les vers) et chez Boccace (pour la prose). Il est aussi à l’origine de la diffusion des terminaisons en –iamo (très utilisée par Dante). P. Bembo juge les anciennes terminaisons en –emo comme n’étant pas d’origine toscane et propose de rajouter un « i » et en forme une règle «non amamo, valemo, leggemo ma amiamo, voliamo, leggiamo si dee dire 1». Tous les grammairiens de l’époque sont des fervents lecteurs des poètes du XIVème siècle (réservoir de la langue illustre). Les premières grammaires sont donc réservées aux intellectuels et à un public littéraire. En effet à cette époque c’est le latin qui est encore enseigné à l’école et le volgare reste encore une langue d’élite destinée aux plus illustres. Elles sont donc un instrument de travail plutôt que de diffusion et d’instruction et reflètent l’image d’un idéal linguistique et poétique de l’époque. Il ne s’agit donc pas de révolutionner la langue en la normalisant par l’invention de règles (il n’y a pas vraiment de théorisation mais plutôt des observations) mais d’en recenser les bons et beaux usages littéraires. Les grammaires sont donc des créations individuelles et personnelles qui s’adressent à un public limité et connaisseur et qui traitent de la langue littéraire et non parlée.

 non plus amamo, valemo, leggemo mais amiamo, voliamo, leggiamo vous devez dire »

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Normalisation et évolution du lexique en Italie

1.Les premiers vocabularii

                      La stabilisation de la norme passe aussi par l’élaboration de dictionnaires qui permettent de fixer l’orthographe et le sens des mots mais aussi de diffuser à plus grande échelle la nouvelle langue commune. Le XVIème et le XVIIème siècles pullulent de ce type de productions mais nous retiendrons surtout la contribution considérable de l’Accademia della Crusca. N’ayant aucun soutien de la part des autorités politiques toscanes, l’Accademia publie son « Vocabulario » (1612) comme le résultat d’un projet collectif mené par un groupe privé d’intellectuels. Leur dictionnaire est le résultat d’un travail de recherche rigoureux et méthodique. Les académiciens s’inspirent des grandes œuvres littéraires et poétiques toscanes et en recensent les mots et leurs significations. Le choix des auteurs consultés est vaste : des plus illustres à ceux les plus mineurs (on les considère dignes d’être consultés pour leur mérite envers la nouvelle langue). Le vocabulario fait aussi preuve de modernité en intégrant des termes florentins de forme dialectale et dans son édition de 1691 on y trouve la voix « V.A : voce antica » ce qui prouve qu'à la fois les auteurs antiques et ceux les plus récents sont pris en compte. La lexicographie de la langue italienne est donc celle des poètes, des hommes de lettres et parfois de science. Même si l’Accademia della Crusca fait preuve d’autorité dans le domaine, il existe quelques opposants à son projet. C’est le cas de Paolo Beni, auteur de « Anticrusca » (1612) qui estime que la langue italienne est un patrimoine commun qui touche autant la langue parlée que les autres dialectes et prononciations. Son œuvre reste mal connue à l’époque. Avant elle Niccolò Liburnio publie en 1526 le « tre fontane », le premier dictionnaire unilingue divisé en fonction des parties du discours et inspiré uniquement des trois poètes Dante, Pétrarque et Boccace. Jusqu’à présent dans l’histoire linguistique de l’italien nous remarquons que le peuple n’a jamais été consulté, la langue orale (encore divisée) ne servira pas de base pour les recherches lexicographiques de l’époque. Cela est sans doute l’une des principales raisons de l’impopularité de l’italien pendant des siècles.

 

2.sous l’époque fasciste: voir l'article plus bas 

                        

3.Néologismes et emprunts

                 Il est intéressant de constater que le fascisme n’a pas totalement changé les mentalités italiennes car l’on trouve aujourd’hui de de nombreux mots étrangers (majoritairement anglophones) qui ont fait leur entrée dans la langue courante, principalement dans le domaine des affaires (business, trader, marketing, team, leader etc.) ou de l’informatique (computer, software, display, mouse, network etc.). Aujourd’hui l’Italie qui a une orientation politique européenne et internationale accueille des mots d’origine d’étrangère dans son lexique. Au contraire de la France qui trouve souvent le moyen de traduire ou de remplacer les exotismes et dont la langue est défendue et promue par de nombreuses associations et organisations, l’Italie s’ouvre nettement plus aux nouvelles acquisitions et emprunts. Les italiens sont d’ailleurs très moqueurs envers les locuteurs français qui ont traduit les mots ordinateur, logiciel, courriel, baladeur etc. Il me semble qu’aujourd’hui, après les années de répression fasciste et grâce à l’ouverture politique, économique et culturelle sur le monde et au phénomène de l’immigration, l’Italie prend enfin conscience de son pluri-linguisme (malgré certains phénomènes de diglossie). Cela se voit par les nombreux emprunts mais aussi par l’adoption de mots dialectaux dans le langage courant et dans le domaine artistique. En littérature (et en cinéma) l’un des plus engagé fut Pasolini qui revendiqua la dignité linguistique et historique du dialecte (à lire les romans Ragazzi vita, Una vità violente ou Alidagli occhi azzurro ou à voir les films Accatone ou Mamma Roma). Au cinéma on peut aussi citer les célèbres acteurs Alberto Sordi, Totò ou Anna Magnani qui jouent en dialecte. Il en va de même dans la production musicale ; de très nombreux chanteurs nationalement reconnus écrivent aussi dans leur dialecte (F. de Andrè en génois, P. Daniele en napolitain,  F. Battiato en sicilien ou G. Ferri en romain. Je vous encourage à les écouter sur Internet.).

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Normalisation de la graphie et de la prononciation de la langue italienne

Pour ce qui est des premières normes linguistiques concernant l’alphabet, le lexique et la grammaire, il s’agissait surtout de normes prescriptives locales (de Florence) qui dictaient le comportement linguistique non pas des locuteurs mais surtout des écrivains et poètes. Nous subissons tous ce type de normalisation de la langue : « il faut dire ceci…. », « cet usage est incorrect… ». Ces prescriptions sont le plus souvent dictées par un ensemble d’institutions (comme des académies littéraires par exemple) ou par des acteurs qui se chargent de la normalisation (écrivains, grammairiens, linguistes etc.) qui souhaitent un imposer un modèle unique à imiter. Dans le cas de l’italien les premières règles linguistiques sont énoncées sans tenir compte des variations de la langue ni même des locuteurs non toscans. Il s’agit de réglementer une langue littéraire et ce sont donc les hommes de lettres (copieurs de manuscrits, traducteurs, intellectuels) qui s’en chargent. La plupart des normalisations proposées ne faisaient pas partie de politiques linguistiques telles que nous l’entendons aujourd’hui, il s’agissait plutôt de démarches individuelles présentées à un cercle d’élite très limité. Ce n’est qu’avec la création de l’Accademia della Crusca, de l’Accademia d’Italia et de la démocratisation scolaire que les locuteurs italiens auront accès aux réglementations en vigueur.

 

1.L’histoire des réformes alphabétiques

                    A partir du XVIème siècle les intellectuels commencent à réfléchir sur la nécessité d'une stabilité alphabétique du volgare. Disons d’abord que l’italien a un système graphique de type phonétique (il s’écrit presque comme il se prononce). Le système actuel remonte au XVIème siècle et aux choix des grammairiens, lexicologues et hommes de lettres de l’époque qui ont recensé les différents mots et leur orthographe dans les œuvres poétiques. On trouve alors deux courants de pensée : les « phonétistes » (les plus nombreux, dont le système graphique est le reflet fidèle du système phonétique florentin) et les « étymologistes » qui souhaitent prendre en compte la variabilité et la diversité de la langue (ils n’auront pas de succès).  L’un des premiers et des plus controversés à avoir tenté une réforme graphique est Gian Giorgo Trissino qui publie en 1524 « Epistola de le lettere nuovamente aggiunte ne la lingua italiana ». Il souhaite introduire entre autres les lettres grecques epsilon ɛ pour signaler le « e » ouvert, et l’omega ω pour le « o » fermé, le ʃ pour le « s » long et sonore ou le lj pour le « l » palatale. Aucune de ses innovations ne sera acceptées mais il faut lui reconnaître le mérite d’avoir lancé une vrai débat sur la question de la graphie de la langue. En réponse Agnolo Firenzuola écrit en 1524 « discacciamento de la nuovo lettere inutilmente aggiunte ne la lingua toscana ». Il reproche à Trissino d’imposer de nouvelles normes par une décision individuelle et singulière alors qu’elles devraient être prises par « una multitudine avente podestà […] o da un Principe, il quale rappresenti una multitudine1 ». La question de la graphie de Firenzuola ouvre donc une nouvelle réflexion : les réformes doivent avoir lieu dans le cadre de politiques linguistiques d’un État et non sur des décisions individuelles et subjectives. Seuls le Prince (ou le représentant politique) ou une commission nommée en a le droit et le devoir. Or cela ne sera pas vraiment le cas car ce sont les codifications graphiques du « Vocabulario degli Accademici della Crsuca » (1612) qui finiront par devenir la référence (avec par exemple l’élimination du « h » (héréditaire du latin) et des lettres jugées inutiles : y, x, k, q). La Società ortografica italiana en 1912 introduit l’accent sur les lettres è, ò et à pour faciliter la distinction phonétique. Enfin la RAI a joué un rôle décisif dans la diffusion massive auprès du peuple avec le « Dizionario d’ortografia e pronunzia » (1959-1969) : il s’agit d’un vaste répertoire où sont enregistrés les mots italiens et étrangers dont il faut connaître la forme phonétique (pour les intervenants radiophoniques) et graphique (pour les journalistes de la presse écrite).



2.L’intervention des média : la prononciation

                 Les médias radiophoniques et cinématographiques ont joué un rôle important quant aux décisions linguistiques et à leurs diffusions. En 1939 G. Bertoni et F.A. Ugolini écrivent le « Prontuario di pronunzia e di ortografia » destiné à fournir la prononciation officielle à l’EIAR (société radiophonique d’État). Le régime fasciste est très attentifs aux moyens de diffusion de masse, la langue italienne cesse d’être une langue morte (littéraire) et commence à se diffuser auprès du peuple. La « questione della prononcia » de Bertoni et Ugolini se base sur la prononciation toscane-romaine (c’est que l’on appelle l’Axe Firenze-Roma). Le fascisme veut renouveler l’image de Rome devenue le centre majeur de la vie politique. Les deux linguistes sont alors « convinti che, mentre la pronunzia di Firenze ha per sè il passato, quella di Roma ha per sè l’avvenire 2». Le changement de prononciation concerne surtout l’ouverture et la fermeture des voyelles toniques. La prononciation romaine va donc progressivement s'étendre, cela est bien-sur une décision politique et non linguistique (Rome est la capitale et la ville de résidence de Mussolini). Le cinéma aussi va jouer un rôle important mais ambigu. Selon les chiffres de l’Istat 64,9% de la population d’entre deux-guerre se rend régulièrement au cinéma. Il s’agit donc de la première source d’information car il y a à l’époque beaucoup d’analphabètes qui n’ont pas accès à la presse ou à l’école (où le système écrit est prioritaire). La langue parlée commune est diffusée à travers des films nationaux. Or de nombreuses productions conservent le dialecte (comme l’acteur romain A. Sordi ou le napolitain Tòtò à partir des années 40). Cela dit il est plutôt perçu comme un « folklore », la langue générale reste l’italien. Le dialecte ne fait que renforcer une des nombreuses identités linguistiques du territoire. Le cinéma diffuse la réalité de l’existence des dialectes et n’empêche pas la diffusion de la langue commune. Il est donc au service de la nation toute entière, perçue dans sa pluri-culturalité. La télévision quant à elle a un double rôle : les chaînes régionales en dialectes contribuent à la survie et à la diffusion des langues minoritaires et les chaînes nationales à la promotion de la langue nationale.

1« une multitude [d'individus] ayant autorité […] ou par un Prince, lequel représente la multitude »

2« convaincus qu'à la prononciation de Florence appartient le passé, à celle de Rome appartient l'avenir »

Promotion de la langue véhiculaire et résistance des dialectes italiens

1 Le Risorgimento1: à la recherche d’une langue nationale à travers l’œuvre de Manzoni

                                    La réunification d’Italie est un tournant dans l’histoire linguistique du pays encore divisé culturellement et linguistiquement. Pour que l’unité soit effective il faut alors créer un système d’État unitaire : un parlement, une nouvelle administration bureaucratique, une organisation militaire, une magistrature unique, une école publique et unitaire pour lesquels il faut maintenant une langue commune. Les nouveaux dirigeants politiques ont donc comme mission de promouvoir et de diffuser la nouvelle langue et d’en affirmer son statut national. En 1861 a lieu le premier recensement du nouvel État : 78% de la population est analphabète car privée de la possibilité d’être en contact avec l’emploi (largement) écrit de l’italien. Le principal protagoniste de la diffusion de la langue auprès du peuple italien est alors l’écrivain Alessandro Manzoni. Il a dédié une grande partie de sa vie aux études linguistiques, d’abord dans ses romans puis en politique. Selon lui il faut choisir une langue fluide qui ne diffère pas trop entre le système écrit et parlé. Il choisit donc le dialecte toscan, déjà choisi comme langue littéraire par ses prédécesseurs. En 1825 il propose une première version des Promessi Sposi2 rédigé en toscan, très proche de la langue de la tradition littéraire et donc inaccessible pour de nombreux lecteurs non-initiés. En 1827 il se rend à Florence où il se confronte au florentin parlé (Florence est alors la seule ville d’Italie où le dialecte parlé est relativement proche de la langue écrite). Pour promouvoir et diffuser son roman il décide d’utiliser le « florentino vivo 3» pour les révisions linguistiques des Promessi Sposi. En 1840 il en publie la version définitive : les latinismes, les formes trop littéraires et artificielles sont donc éliminés pour laisser place à une langue plus accessible et plus proche de la réalité des locuteurs florentins. Son travail d’écrivain se rapproche beaucoup de celui du sociologue car Manzoni a passé de nombreuses années à sélectionner les différentes formes et expressions de la langue parlée. La contribution littéraire de Manzoni (qui se transformera en contribution politique, nous le verrons plus tard) est tout aussi importante que celle apportée par Dante. Or il s’agit de deux hommes de lettres, deux poètes passionnés par la langue et son usage et qui ont laissé à l’Italie une contribution à la fois littéraire et sociolinguistique. Ce qui est très intéressant dans le cas italien, et sans doute unique au monde c’est que la culture et la langue sont nées bien avant la nation. Si nous observons de près le Canto degli italiani4 écrit en 1847 par Goffredo Mameli (poète et partiote italien) et qui deviendra ensuite l’hymne national nous remarquons que le texte rédigé en italien. Cette langue était donc prédestinée à devenir le symbole de l’union nationale du peuple. De plus il évoque le désir d’unification et la situation problématique d’un pays divisé (« Noi fummo da secoli calpesti, derisi, perché non siam popolo, perché siam divisi 5»). La langue toscane était celle qui avait donc été désignée d’abord par les écrivains, puis par les hommes politiques, comme symbole de l’union nationale. Dante a voulu  unifier les poètes en leur fournissant une langue littéraire commune et illustre. En revanche Manzoni a souhaité unifier les locuteurs italiens en leur révélant une langue plus accessible : mais il s’agit encore d’une langue élaborée et diffusée uniquement par la littérature. L’histoire linguistique italienne est bien celle d’une union mais il faut souligner qu’il s’agit d’abord d’une union poétique avant de devenir une unité politique et nationale.

2Le projet politique de Manzoni : diffusion de la langue nationale

                 La nouvelle langue commune ne se présentait donc pas comme naturelle dans les interactions quotidiennes. En dehors de la Toscane et exceptionnellement de Rome (locuteurs proches géographiquement, échanges commerciaux, culturels et religieux importants) le nouvel idiome faisait partie d’un processus d’acquisition exclusivement à travers la scolarisation (domaine encore réservé). L’introduction de la langue nationale auprès du peuple est donc d’abord perçue comme l’apprentissage d’une langue seconde non naturelle, imposée par l’État. Avant la réunification d’Italie et l’arrivée d’Alessandro Manzoni chargé de la diffusion de la langue, il y eut quelques tentatives de réformes scolaires au XVIème siècle : on se rend enfin compte que la langue italienne devrait faire partie de la vie quotidienne des locuteurs et l’italien entre à l’école comme langue officielle. Il s’agit des premières politiques linguistiques mais le manque d’un statut unitaire national ne permet pas de proposer de réformes homogènes (elles varient d’État en État et ne sont pas toujours égales). Dans le Piémont en 1733 Vittorio Amadeo II de Savoie impose l’italien comme langue obligatoire dans les écoles supérieures d’élite, en 1768 à Parme l’enseignement de l’italien est obligatoire pour les élèves destinés à des études courtes et à Modene dès 1772 les livres scolaires sont rédigés en italien et non plus en latin. Malgré ces quelques réformes non suffisantes, l’italien reste une langue réservée à l’élite qui s’apprend à travers les livres comme une langue morte. La mission de Manzoni est donc de parvenir à diffuser la langue italienne à travers tout le territoire et de réaffirmer son statut de langue nationale.  En 1867 Emilio Broglio devient ministre de l’Instruction Publique et nomme en 1868 une commission présidée par Manzoni chargée de « ricercare e proporre tutti i provvedimenti e i modi coi quali si possa aiutare e rendere più universale in tutti gli ordini del popolo la notizia della buona lingua e della buona pronunzia6 ». Il s’agit donc d’une stratégie politico-éducative en charge d’uniformiser et de diffuser la langue auprès du peuple d’une nation à peine née. Manzoni favorable à la diffusion du florentin « vivo » et non plus seulement littéraire propose qu’il soit enseigné par des enseignants toscans (ou ayant étudié en Toscane) ainsi que la création d’abécédaires et de grammaires peu coûteux (pour une plus large diffusion). Alors que l’Académie de la Crusca débat sur la question littéraire de la langue, Manzoni se pose le problème de la question sociale et nationale et réussit à rapprocher la langue écrite de la langue parlée. Or la réunification d’Italie ne pose pas seulement le problème de la langue commune. Elle pose problème à la question de l’identité des minorités linguistiques présentent sur le territoire. La discussion devient un problème de nationalité linguistique. Prenons l’exemple du Val d’Aoste et du statut particulier des francophones. Ainsi en 1861 le député Vegezzi-Ruscalla publie l’article “ diritto e necessità di abrogare il francese come lingua officiale in alcune valli della provincia di Torino7 destiné à limiter l’influence française dans la région et à dénoncer la présence de « difformités linguistiques dans la nation ». De 1880 à 1885 la langue italienne est introduite dans les documents officiels et dans les tribunaux et à partir de la fin du XIXème siècle l’industrialisation du nord de l’Italie fait appel à la main d’œuvre nationale et l’italien devient petit à petit la langue commune entre travailleurs. Le processus d’italianisation reste lent mais progressif. Avant la deuxième guerre mondiale l’italien apparaît encore comme langue seconde importée. Les politiques menées jusqu’à présent par le gouvernement de l’unification visent à l’idée romantique d’une unification nationale mais qui ne correspond pas à la réalité politico-linguistique complexe du territoire. Le dialecte est encore largement utilisé et l’Italien jugé impopulaire est considéré comme une langue élitiste. Son statut de langue nationale n’est pas encore fixé.

 

3.Dialectophobie et épuration de la langue nationale:  politiques linguistiques de l’époque fasciste 

                    Son statut prend une ambition réellement nationale avec les politiques linguistiques contraignantes de l’époque fasciste de Mussolini. Le territoire devient progressivement italophone et les dialectes sont rapidement montrés du doigt et interdits d’usage dans les écoles, les administrations et les médias. Le régime fasciste comprend rapidement que la diffusion de la langue doit s’appuyer sur le support de la presse, de la radio et de l’école. Cette stratégie politico-culturelle sera d’ailleurs brutale pour les locuteurs : le Ministère de l’Éducation fait passer des circulaires qui interdisent l’usage du dialecte dans la presse (22/09/1941 : « i quotidiani, i periodici e le riviste non devono occuparsi del dialetto8 »). L’imposition de la langue italienne passe donc par de nombreuses décisions politiques qui insistent surtout sur la batailles contre les minorités linguistiques (en 1923 le gouvernement fasciste déclare la suppression d’une centaine d’écoles de hameaux au Val d’Aoste (dernier rempart de l’enseignement du français), en 1924 il supprime les enseignes en langue étrangère sur tout le territoire  (l’environnement linguistique est « épuré »), dès 1925 tous les actes civils doivent dorénavant être écrits en italien (décret du 15 octobre1925, n° 1796) et l’enseignement du français est interdit dans les régions francophones (décret du 22 novembre 1925, n° 219). Enfin en 1926 Mussolini impose l’italianisation géographique des régions plurilingues. Le régime fasciste a aussi l’intention d’italianiser les noms de famille d’origine étrangère mais ne parviendra pas à mettre en place ce changement. Mussolini mène une bataille sans merci contre les « forestierismi » c’est-à-dire des emprunts linguistiques étrangers et contre leur présence sur le territoire et inaugure officiellement l’Accademia d’Italia en 1929 qui a pour mission de surveiller le bon usage de la langue italienne, de promouvoir le mouvement intellectuel italo-fasciste dans le domaine des sciences, des arts et des lettres et de conserver la pureté de la langue en éradiquant tous les termes étrangers. Les politiques linguistiques menées par Mussolini se basent sur l’équation simpliste « une nation = une langue » et compte sur les grands mouvements migratoires internes de l’époque dus à l’industrialisation pour une diffusion rapide et nationale de la langue. Ainsi M. Bartoli, membre de l’Accademia d’Italia espère que « le città che ieri furono le culle delle varietà dialettali, saranno domani le loro tombe9 ». Mussolini a imposé la langue italienne par la force et la création de nombreuses lois contraignant les locuteurs à abandonner à la fois leur dialecte mais aussi une part profonde de leur identité. Or, même s'il a réussit à rendre le territoire toujours plus italophone, il ne parviendra pas légiférer sur son statut.

 

En effet, le statut officiel de la langue nationale n’est décrété qu’en 1999 par la loi n°482 de 1999, art. 1 : "La lingua ufficiale della Repubblica è l'italiano1 ». Cela dit, certains linguistes considèrent que son statut date en réalité de 1948, entrée en vigueur de la Constitution Italienne dont l'’article 6 précise que «  La Repubblica tutela con apposite norme le minoranze linguistiche2 », mais ne mentionne pas clairement quelle est la langue officielle de la République. Ce choix est politique et raisonné. En effet la deuxième guerre mondiale, l’époque fasciste et ses politiques (linguistiques) brutales ont laissé l’Italie dans une situation tendue et complexe (certaines régions demandent et obtiennent même leur indépendance linguistique). Les rédacteurs de la Constitution souhaitent démontrer leur intention de changement et de protection des minorités persécutées. Ne pas explicitement nommer de langue nationale fait donc partie d’une stratégie politique d’apaisement et de paix. Cela dit le fait que l’italien soit la langue de rédaction de la Constitution montre aussi une volonté d’unification linguistique et identitaire de la part de ses rédacteurs.

 

1« La langue officielle de la République est l'italien »

 

2« La République protège les minorités linguistiques par des normes prévues à cet effet »

LES TRADUCTIONS SONT DE MOI


1Période d'Unification du territoire (seconde moitié du XIXème siècle)

2Les Fiancés, A. Manzoni

3Le florentin parlé

4“Le chant des Italiens”, qui prendra ensuite le titre de “Fratelli d'Italia”

5“Nous fumes durant des siècles, piétinés, moqués, parce que nous ne sommes pas un peuple [uni], nous sommes [un peuple] divisés” (la traduction est de moi)

6 « rechercher et de proposer toutes les démarches et les tous les moyens nécessaires grâce auxquels on peut soutenir et rendre plus universelle dans toutes les couches du peuple, l'information sur la belle langue et de la bonne prononciation »

7 « droit et nécessité d’abroger le français comme langue officielle dans certaines vallées de la province de Turin »

8«  Les quotidiens, les périodiques et les revues ne doivent pas s'occuper du dialecte »

LES TRADUCTIONS SONT DE MOI

9« Les villes, qui hier furent le berceau des variétés dialectales, en deviendront demain leur tombe »

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A la recherche d'une langue littéraire commune

1.De vulagri eloquentia: un projet de politique linguistique?

                            Le premier dialectologue italien est sans doute le poète Dante qui écrit entre 1303 et 1305 De vulgari eloquentia. Cet essai rédigé en latin a pour but de décrire les possibilités expressives et le statut de la nouvelle langue littéraire: le volgare (destiné à remplacer l’usage du latin dans les textes poétiques). Dante est donc le premier à traiter de cette langue et à vouloir la placer au plus haut niveau de la poésie, c’est-à-dire de la rendre « illustre ». Dans les premiers chapitres de De vulgari eloquentia, il s’interroge sur les origines du langage en faisant référence à la Bible et au mythe de Babel. La division des peuples et des langues depuis le mythe lui inspire le projet d’une classification des langues européennes qui se base selon la manière dont les locuteurs disent « oui ». Ainsi l’Europe du Nord et du Nord Est sont les peuples du « yo », et le Centre Sud est divisé en trois catégories : le volgare du « si » (Italie), d’Oïl (France) et d’Oc (provençal). Ces trois catégories ont des origines communes qui selon Dante ne provient pas de leur dérivation du latin. En effet, il retient que le latin, langue agrammaticale, provient d’une création artificielle qui aurait eu pour but de stopper la variation des langues naturelles. Même si cette thèse est aujourd’hui tout à fait contestable, nous devons reconnaître que sur de nombreux points Dante est un sociologue attentif. Il reconnaît le principe de variabilité des langues naturelles (à Bologne par exemple, il précise que les habitants du quartier San Felice ne parlent pas comme ceux de la rue principale), la possibilité de filiations historiques et géographiques, le phénomène de de la migration des peuples et des langues en contact. Parmi les variétés dégagées des langues du « si » il sélectionne 14 groupes dialectaux qu’il va analyser pour trouver quelle langue pourrait devenir la langue littéraire la plus illustre. Son projet est donc à la fois sociolinguistique et littéraire. L’origine de la langue italienne s’inscrit dans une recherche poétique. Dante va donc sélectionner et éliminer successivement les parlers populaires du territoire. A première vue ses choix nous semblent subjectifs mais rappelons que son projet n’est pas celui de découvrir une langue nationale véhiculaire mais de trouver une langue au-delà des autres pour ses projets littéraires. Ces critères ne sont pas politiques mais esthétiques liés à l’art noble de la poésie. En voici quelques exemples : le dialecte de Rome est le plus laid de tous, celui du Piémont est jugé trop impur (car frontalier), ceux de Forli et de Romagne sont trop  mous et féminins , le Sarde quant à lui est trop proche du latin. Pour qu’une de ces langues soit élue « l’illustre » elle devrait avoir été la langue de grandes œuvres poétiques et ainsi devenir la référence principale pour la production de futures œuvres littéraires. Or Dante ne parvient pas à trouver de langue volgare à la hauteur de ce projet. Aucune d’entre elles n’est assez gracieuse et élégante pour être désignée comme la langue littéraire commune. Dante n’a pas réussi à trancher, et son débat reste encore assez silencieux à l’époque. Même si le poète ne nous a pas fourni de langue illustre il nous a laissé ce qu’aujourd’hui nous appelons la « questione della lingua ». C’est en redécouvrant son texte au XVème siècle que les Italiens entament la grande discussion sur la langue commune. La contribution visionnaire et avant-garde de Dante est précieuse en ce sens qu’elle est toujours au cœur des débats et qu’elle a permis aux intellectuels de chaque siècle de continuer à poursuivre cette question linguistique.

 

2.La langue italienne des poètes du Trecento : inspiration de la langue littéraire commune

                                      Si le XIVème siècle a entamé la grande question de la langue elle n’a pas encore fourni de langue commune et véhiculaire dans le domaine des lettres, c’est donc le XVème et le XVIème siècles qui s’en chargeront. Pour cela il prendront comme modèles littéraires les grands poètes florentins « du Trecento1 »: Dante, Pétrarque et Boccace. Leon Battista Alberti écrit entre 1438 et 1441 la « Grammatichetta del Vaticano » (ce nom vient du fait qu’elle est répertoriée à la bibliothèque du Vatican). Il s’agit de la première grammaire qui démontre que le volgare florentin est une langue qui possède des règles précises et qu’elle est dotée d’un système. La grammaire est la garantie de la valeur intrinsèque de la langue, sans elle la langue reste désordonnée et en perpétuel mouvement. Son projet est d’imiter les latins qui ont écrit une langue universellement comprise et d’utilisation générale. Selon lui, le volgare mérite d’être largement diffusé mais surtout auprès des érudits. Le poète Angelo Poliziano revendique la dignité du nouvel idiome en écrivant une lettre au fils du roi de Naples Laurent de Médicis où il affirme que le volgare est une langue noble et raffinée adaptée à la noblesse de la poésie « le sue ricchezze ed ornamenti saranno estimati, non povera questa lingua, non rozza ma abundante e pulitissima sarà reputata 2». Laurent de Médicis se lance donc dans une campagne culturelle et politique en faveur du toscan en introduisant la lecture de Dante et de Pétrarque à la citadelle universitaire (cela confirme le culte pour les poètes florentins du XIVème). La diffusion de la nouvelle langue touche aussi des secteurs extralittéraires (emplois administratifs, chancelleries, sciences..). Mais dans une grande partie du territoire, on utilise surtout des « scriptae » (c’est-à-dire des langues écrites liées à des espaces socio-géographiques comme les scriptae septentrionales, vénitiennes, lombardes etc.). Ces scriptae vont progressivement tendre à l’élimination des traits trop locaux et dialectaux pour devenir une forme de koïnè (une langue commune supra-dialectale). La koïnè du XVème siècle correspond à une langue écrite qui vise à la réduction des emplois dialectaux et qui s’inspire du latin et du toscan. Dès 1426 certains actes de chancellerie sont écrits dans cette langue (qui souffre encore d’un manque de stabilisation grammaticale). Elle sera abandonnée au XVIème siècle car jugée trop impure (trop de mélanges entre les dialectes, le latin et le toscan). Les notables et les poètes vont alors progressivement choisir une langue unique, le toscan, pour leur production écrites (cela dit le latin a toujours sa place dans le domaine administratif et juridique). La langue des trois poètes va graduellement devenir la grande langue écrite de prestige sur tout le territoire (nous verrons plus tard les nombreuses réformes et productions de grammaires et lexiques que ces siècles ont produits). Cela dit, la langue toscane est encore principalement réservée à la poésie et à la littérature et en devient progressivement la langue commune. Or personne ne souhaite prendre pour modèle sa prononciation dont les Italiens se moquent encore aujourd’hui (phénomène de consonnes aspirées, comme la lettre « c » : le mot « la cosa » est prononcé « [la 'hosa]). Il s’agit donc d’une langue qui s’est répandue par le système écrit ce qui la tient l’abri de l’évolution naturelle des autres dialectes dont l’usage est principalement oral. Le toscan jouit d’une immobilité de la langue qui confirmera son statut de langue illustre littéraire.

1Du XIVéme siècle

2“Ses richesses et ses ornements seront estimés, cette langue ne sera réputée ni pauvre, ni grossière; mais riche et pure” (La traduction est de moi)

L'italianisation sous l'époque du fascisme italien

2.L’Accademia d’Italia - L’italianisation du lexique 

                         Le XXème siècle marque un tournant dans l’histoire de la lexicographie italienne. Le fascisme est une période clé pour la langue italienne. Le régime lance une campagne d’italianisation d’orientation puriste. Le rôle principale de l’Accademia d’Italia est d’exclure (ou dans quelques cas d’accepter) la présence d’esotismi dans la langue italienne. Les mots comme sport, bar, film, tennis ou picnic (orthographe italienne) sont adoptés car déjà intégrés dans le langage courant. En revanche de nombreux mots d’origine étrangère sont l’objet de débats et de traductions parfois hallucinantes, à la limite du grotesque. Le linguiste Gabrielle D’Anunzio sera le plus productif en proposant de remplacer sandwich par tramezzino, mélée (rugby) par mischia, footbal par calcio ou basket par pallacanestro (tous ces mots sont encore en usage aujourd’hui), cocktail par « bevanda arlecchina » (boisson arlequinne, aujourd’hui abandonnée). Le linguiste Bruno Migliorini lance une campagne contre les mots d’origine française et remplace les mots régisseurs par regista (encore en usage), menu par lista, bonne par bambinaia et vernissage par vernice. Pour soutenir cette campagne de propagande lexicographique les médias de la presse écrite et radiophonique sont invités à s’allier à la cause. Le journaliste Paolo Monelli tient une rubrique appellée « Una parola al giorno » dans le journal la Gezetta del Popolo destinée à purifier la langue nationale. Le mot abat-jour devient paralume, affiche devient manifesto (encore en usage), atelier devient studio ou laboratorio (encore en usage). Le recueil de ses articles est publié en 1933 sous le titre de « Barbaro Dominio ». Le programme radio « Lingua d’Italia » réalisé par G. Bertoni et F.A Ugolini avec le soutien de l’Accademia d’Italia propose des cours de langue, de grammaire et de prononciation. Les discours totalitaristes de Mussolini apporteront aussi de nombreux néologismes d’ordre politique (repris par les journalistes et les affiches de l’époque, donc largement diffusés) : ainsi apparaissent les mots camerista, germanofilo, simpatetismo, giornalisticida, afascista etc. L’époque de Mussolini a été aussi productive que le XVIème et XVIIème siècle quant à la normalisation de la langue italienne et à sa diffusion. Les politiques linguistiques fascistes reflètent parfaitement les autres politiques militaires et sociales du régime, en soutenant le principe de l’épuration et en refusant presque catégoriquement l’usage de l’emprunt étrangers. Cette époque noire de l’histoire italienne a laissé ses traces puisqu’une grande partie du vocabulaire actuel provient de la politique de propagande.

 

La campagne ratée de Mussolini

 

                           En 1938 Mussolini a tenté de réformer l’usage grammaticale du vouvoiement italien. Il propose de remplacer l’emploi de « lei » considéré comme trop dialectal et surtout perçu comme le résidu des invasions étrangères par l’emploi du « voi » (forme archaïque et italianisante du vouvoiement). L’écrivain fasciste Bruno Cicognani ira même jusqu’à définir le pronom “lei” comme "aberrazione grammaticale e sintattica... spagnolismo... prodotto del cortigianismo ... servilismo e goffaggine1”, il propose donc l’utilisation du “tu” « espressione dell’universale romano e cristiano » et du “voi” « segno di rispetto e di riconoscimento di gerarchia2". Ce qui est frappant concernant les politiques linguistiques fascistes c’est la haine promulguée envers tous ce qui peut être considéré comme étranger ou dialectale. La campagne de propagande contre l’utilisation du « lei » n’est pas grammaticalement fondée. Il n’existe aucune motivation rationnelle ou syntaxique. L’interdiction du pronom « lei » et l’obligation d’utiliser le « voi » ou te « tu »sont infondées, autoritaires et reflètent les ambitions totalitaristes du régime fasciste. C’est sans doute parce qu’aucune explication claire et déterminée n’accompagne pas cette campagne que l’emploi du « lei » est malgré tout resté en usage et que le voi est considéré soit comme archaïque soit comme fasciste. Cette défaite de Mussolini est peut-être le signe que l’on ne peut pas tout imposer à un peuple par la force et que la résistance linguistique est aussi une résistance politique.

 

1« aberration grammaticale et syntaxique.... « espagnolisme »..produit de la cour, du servilisme et de gaucheries »

 

2« expression de l'universel romain et chrétien »/ « signe de respect et de reconnaissance hiérarchique »

LES TRADUCTIONS SONT DE MOI


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Statuts de la langue italienne à l'étranger

                         En ce qui concerne le statut de l’italien dans le monde, il est officiel en Suisse, au Vatican, en Croatie, à San Marino et en Slovène. Il fut officiel à Malte jusqu’en 1936 et jusqu’à la période de post-décolonisation en Libye (1943), Somalie (1960), Erythrée (1941) et Ethiopie (1941). Il aussi largement diffusé en France (pays frontalier), aux États-Unis, en Argentine, au Canada et en Australie (principales destinations des migrants italiens durant le grand exode du début du XIXème siècle). Aujourd’hui la langue italienne est principalement diffusée grâce aux Instituts Dante Alighieri fondés en 1889 et qui a pour mission de «tutelare e diffondere la lingua e la cultura italiane nel mondo, ravvivando i legami spirituali dei connazionali all'estero con la madre patria e alimentando tra gli stranieri l'amore e il culto per la civiltà italiana1”. La télévision (principalement en Afrique du Nord et en Europe de l’Est), internet et la radio (radio Vaticana entre autres) jouent aussi un grand rôle dans la diffusion de la langue et de culture italienne à l’étranger.

 

1«protéger et de promouvoir la langue et la culture italienne dans le monde en ravivant les liens spirituels des concitoyens vivants à l'étranger avec leur propre patrie et en développant l'amour et le culte de la civilisation italienne parmi les étrangers »

LA TRADUCTION EST DE MOI

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