Pour ce qui est des premières normes linguistiques concernant l’alphabet, le lexique et la grammaire, il s’agissait surtout de normes prescriptives locales (de Florence) qui dictaient le comportement linguistique non pas des locuteurs mais surtout des écrivains et poètes. Nous subissons tous ce type de normalisation de la langue : « il faut dire ceci…. », « cet usage est incorrect… ». Ces prescriptions sont le plus souvent dictées par un ensemble d’institutions (comme des académies littéraires par exemple) ou par des acteurs qui se chargent de la normalisation (écrivains, grammairiens, linguistes etc.) qui souhaitent un imposer un modèle unique à imiter. Dans le cas de l’italien les premières règles linguistiques sont énoncées sans tenir compte des variations de la langue ni même des locuteurs non toscans. Il s’agit de réglementer une langue littéraire et ce sont donc les hommes de lettres (copieurs de manuscrits, traducteurs, intellectuels) qui s’en chargent. La plupart des normalisations proposées ne faisaient pas partie de politiques linguistiques telles que nous l’entendons aujourd’hui, il s’agissait plutôt de démarches individuelles présentées à un cercle d’élite très limité. Ce n’est qu’avec la création de l’Accademia della Crusca, de l’Accademia d’Italia et de la démocratisation scolaire que les locuteurs italiens auront accès aux réglementations en vigueur.

 

1.L’histoire des réformes alphabétiques

                    A partir du XVIème siècle les intellectuels commencent à réfléchir sur la nécessité d'une stabilité alphabétique du volgare. Disons d’abord que l’italien a un système graphique de type phonétique (il s’écrit presque comme il se prononce). Le système actuel remonte au XVIème siècle et aux choix des grammairiens, lexicologues et hommes de lettres de l’époque qui ont recensé les différents mots et leur orthographe dans les œuvres poétiques. On trouve alors deux courants de pensée : les « phonétistes » (les plus nombreux, dont le système graphique est le reflet fidèle du système phonétique florentin) et les « étymologistes » qui souhaitent prendre en compte la variabilité et la diversité de la langue (ils n’auront pas de succès).  L’un des premiers et des plus controversés à avoir tenté une réforme graphique est Gian Giorgo Trissino qui publie en 1524 « Epistola de le lettere nuovamente aggiunte ne la lingua italiana ». Il souhaite introduire entre autres les lettres grecques epsilon ɛ pour signaler le « e » ouvert, et l’omega ω pour le « o » fermé, le ʃ pour le « s » long et sonore ou le lj pour le « l » palatale. Aucune de ses innovations ne sera acceptées mais il faut lui reconnaître le mérite d’avoir lancé une vrai débat sur la question de la graphie de la langue. En réponse Agnolo Firenzuola écrit en 1524 « discacciamento de la nuovo lettere inutilmente aggiunte ne la lingua toscana ». Il reproche à Trissino d’imposer de nouvelles normes par une décision individuelle et singulière alors qu’elles devraient être prises par « una multitudine avente podestà […] o da un Principe, il quale rappresenti una multitudine1 ». La question de la graphie de Firenzuola ouvre donc une nouvelle réflexion : les réformes doivent avoir lieu dans le cadre de politiques linguistiques d’un État et non sur des décisions individuelles et subjectives. Seuls le Prince (ou le représentant politique) ou une commission nommée en a le droit et le devoir. Or cela ne sera pas vraiment le cas car ce sont les codifications graphiques du « Vocabulario degli Accademici della Crsuca » (1612) qui finiront par devenir la référence (avec par exemple l’élimination du « h » (héréditaire du latin) et des lettres jugées inutiles : y, x, k, q). La Società ortografica italiana en 1912 introduit l’accent sur les lettres è, ò et à pour faciliter la distinction phonétique. Enfin la RAI a joué un rôle décisif dans la diffusion massive auprès du peuple avec le « Dizionario d’ortografia e pronunzia » (1959-1969) : il s’agit d’un vaste répertoire où sont enregistrés les mots italiens et étrangers dont il faut connaître la forme phonétique (pour les intervenants radiophoniques) et graphique (pour les journalistes de la presse écrite).



2.L’intervention des média : la prononciation

                 Les médias radiophoniques et cinématographiques ont joué un rôle important quant aux décisions linguistiques et à leurs diffusions. En 1939 G. Bertoni et F.A. Ugolini écrivent le « Prontuario di pronunzia e di ortografia » destiné à fournir la prononciation officielle à l’EIAR (société radiophonique d’État). Le régime fasciste est très attentifs aux moyens de diffusion de masse, la langue italienne cesse d’être une langue morte (littéraire) et commence à se diffuser auprès du peuple. La « questione della prononcia » de Bertoni et Ugolini se base sur la prononciation toscane-romaine (c’est que l’on appelle l’Axe Firenze-Roma). Le fascisme veut renouveler l’image de Rome devenue le centre majeur de la vie politique. Les deux linguistes sont alors « convinti che, mentre la pronunzia di Firenze ha per sè il passato, quella di Roma ha per sè l’avvenire 2». Le changement de prononciation concerne surtout l’ouverture et la fermeture des voyelles toniques. La prononciation romaine va donc progressivement s'étendre, cela est bien-sur une décision politique et non linguistique (Rome est la capitale et la ville de résidence de Mussolini). Le cinéma aussi va jouer un rôle important mais ambigu. Selon les chiffres de l’Istat 64,9% de la population d’entre deux-guerre se rend régulièrement au cinéma. Il s’agit donc de la première source d’information car il y a à l’époque beaucoup d’analphabètes qui n’ont pas accès à la presse ou à l’école (où le système écrit est prioritaire). La langue parlée commune est diffusée à travers des films nationaux. Or de nombreuses productions conservent le dialecte (comme l’acteur romain A. Sordi ou le napolitain Tòtò à partir des années 40). Cela dit il est plutôt perçu comme un « folklore », la langue générale reste l’italien. Le dialecte ne fait que renforcer une des nombreuses identités linguistiques du territoire. Le cinéma diffuse la réalité de l’existence des dialectes et n’empêche pas la diffusion de la langue commune. Il est donc au service de la nation toute entière, perçue dans sa pluri-culturalité. La télévision quant à elle a un double rôle : les chaînes régionales en dialectes contribuent à la survie et à la diffusion des langues minoritaires et les chaînes nationales à la promotion de la langue nationale.

1« une multitude [d'individus] ayant autorité […] ou par un Prince, lequel représente la multitude »

2« convaincus qu'à la prononciation de Florence appartient le passé, à celle de Rome appartient l'avenir »