2.L’Accademia d’Italia - L’italianisation du lexique 

                         Le XXème siècle marque un tournant dans l’histoire de la lexicographie italienne. Le fascisme est une période clé pour la langue italienne. Le régime lance une campagne d’italianisation d’orientation puriste. Le rôle principale de l’Accademia d’Italia est d’exclure (ou dans quelques cas d’accepter) la présence d’esotismi dans la langue italienne. Les mots comme sport, bar, film, tennis ou picnic (orthographe italienne) sont adoptés car déjà intégrés dans le langage courant. En revanche de nombreux mots d’origine étrangère sont l’objet de débats et de traductions parfois hallucinantes, à la limite du grotesque. Le linguiste Gabrielle D’Anunzio sera le plus productif en proposant de remplacer sandwich par tramezzino, mélée (rugby) par mischia, footbal par calcio ou basket par pallacanestro (tous ces mots sont encore en usage aujourd’hui), cocktail par « bevanda arlecchina » (boisson arlequinne, aujourd’hui abandonnée). Le linguiste Bruno Migliorini lance une campagne contre les mots d’origine française et remplace les mots régisseurs par regista (encore en usage), menu par lista, bonne par bambinaia et vernissage par vernice. Pour soutenir cette campagne de propagande lexicographique les médias de la presse écrite et radiophonique sont invités à s’allier à la cause. Le journaliste Paolo Monelli tient une rubrique appellée « Una parola al giorno » dans le journal la Gezetta del Popolo destinée à purifier la langue nationale. Le mot abat-jour devient paralume, affiche devient manifesto (encore en usage), atelier devient studio ou laboratorio (encore en usage). Le recueil de ses articles est publié en 1933 sous le titre de « Barbaro Dominio ». Le programme radio « Lingua d’Italia » réalisé par G. Bertoni et F.A Ugolini avec le soutien de l’Accademia d’Italia propose des cours de langue, de grammaire et de prononciation. Les discours totalitaristes de Mussolini apporteront aussi de nombreux néologismes d’ordre politique (repris par les journalistes et les affiches de l’époque, donc largement diffusés) : ainsi apparaissent les mots camerista, germanofilo, simpatetismo, giornalisticida, afascista etc. L’époque de Mussolini a été aussi productive que le XVIème et XVIIème siècle quant à la normalisation de la langue italienne et à sa diffusion. Les politiques linguistiques fascistes reflètent parfaitement les autres politiques militaires et sociales du régime, en soutenant le principe de l’épuration et en refusant presque catégoriquement l’usage de l’emprunt étrangers. Cette époque noire de l’histoire italienne a laissé ses traces puisqu’une grande partie du vocabulaire actuel provient de la politique de propagande.

 

La campagne ratée de Mussolini

 

                           En 1938 Mussolini a tenté de réformer l’usage grammaticale du vouvoiement italien. Il propose de remplacer l’emploi de « lei » considéré comme trop dialectal et surtout perçu comme le résidu des invasions étrangères par l’emploi du « voi » (forme archaïque et italianisante du vouvoiement). L’écrivain fasciste Bruno Cicognani ira même jusqu’à définir le pronom “lei” comme "aberrazione grammaticale e sintattica... spagnolismo... prodotto del cortigianismo ... servilismo e goffaggine1”, il propose donc l’utilisation du “tu” « espressione dell’universale romano e cristiano » et du “voi” « segno di rispetto e di riconoscimento di gerarchia2". Ce qui est frappant concernant les politiques linguistiques fascistes c’est la haine promulguée envers tous ce qui peut être considéré comme étranger ou dialectale. La campagne de propagande contre l’utilisation du « lei » n’est pas grammaticalement fondée. Il n’existe aucune motivation rationnelle ou syntaxique. L’interdiction du pronom « lei » et l’obligation d’utiliser le « voi » ou te « tu »sont infondées, autoritaires et reflètent les ambitions totalitaristes du régime fasciste. C’est sans doute parce qu’aucune explication claire et déterminée n’accompagne pas cette campagne que l’emploi du « lei » est malgré tout resté en usage et que le voi est considéré soit comme archaïque soit comme fasciste. Cette défaite de Mussolini est peut-être le signe que l’on ne peut pas tout imposer à un peuple par la force et que la résistance linguistique est aussi une résistance politique.

 

1« aberration grammaticale et syntaxique.... « espagnolisme »..produit de la cour, du servilisme et de gaucheries »

 

2« expression de l'universel romain et chrétien »/ « signe de respect et de reconnaissance hiérarchique »

LES TRADUCTIONS SONT DE MOI