Pourquoi certains films italiens sont-ils extrêmement difficiles à doubler ou à sous-titrer? Pourquoi certains grands acteurs comme Alberto Sordi, Tòtò, Anna Magnani, Franco Citti, Massimo Troisi ou Ninetto Davoli nous sont-ils presque inconnus alors qu'ils ont contribué à la créativité et à la gloire du cinéma italien ? L'une des principale raison est parce qu'ils jouent tous dans leur dialecte natal.

Cette utilisation du dialecte dans le cinéma italien peut s'analyser de deux façons très distinctes.

 

1- L'effet comique :

Dans les films de Tòtò, Troisi (dialecte napolitain) et Alberto Sordi (dialecte romain), il apporte un effet comique et spontané qui accompagne les gestes parfois sur-dimensionnés des acteurs méridionaux des années 50 aux années 60. Le dialecte accompagne un style de jeu proche de la commedia dell'arte, fait d’improvisations et de boutades en langue originale. Cette liberté linguistique sert à la fois à donner au personnage une identité immédiatement reconnaissable, de lui conférer un aspect comique (soit le personnage se moque de l'italien standard et formel, soit il ne le maîtrise pas et commet des « gaffes » linguistiques dont les effets sont risibles). Le comique de geste s'accompagne toujours d'un comique de langue même si en réalité les dialectes en usage ne sont pas employés de manière étroite mais souvent italianisés afin que la majeur partie du public puisse comprendre. L’utilisation des dialectes méridionaux dans le cinéma comique a contribué à les diffuser à une échelle nationale et à leurs attribuer un aspect sympathique et convivial.

Le film de Camillo Mastrocinque « Tòtò, Pepino e … la malafemmina » raconte les aventures de deux napolitains qui se rendent à Milan (en voici un extrait)


Toto e Peppino a Milano

Les deux personnages du Sud se rendre donc dans une métropole du Nord dont ils pensent que la langue commune s'avoisine au français (pour des raisons frontalières). Ainsi lorsqu'ils tentent de demander des informations à un policier milanais, ils mélangent l'italien, le napolitain et le français pensant trouver un moyen de communication efficace. Cette scène, en plus de son effet comique indéniable, symbolise aussi la diversité culturelle et linguistique des locuteurs italiens. Les deux napolitains (dans la peau de deux ignorants du Sud et donc en situation d’auto dérision) se retrouvent dans la position de touristes étrangers dans leur propre pays, soulignant ainsi que le Nord et le Sud ne parlent effectivement pas la même langue. L'utilisation des dialectes dans les scènes comiques a donc pour but de souligner des différences avec ironie ou de souligner l'appartenance identitaire d'un personnage (parfois selon les stéréotypes nationaux pour que le plus grand public puisse profiter du film). Le film « non ci resta che piangere » avec R. Benigni et M. Troisi raconte les aventures rocambolesques de deux personnages dont l'un est d'origine toscane (Benigni) et l'autre napolitaine (Troisi). Leurs dialogues sont d'autant plus comiques que les personnages parlent parfois dans leur propre dialecte se qui crée des quiproquos linguistiques difficilement traduisibles, mais immédiatement perceptibles pour les locuteurs italiens. La rencontre des dialectes Nord-Sud fut l'un des fils conducteurs du cinéma italien des années 60-70, car il symbolise la rencontre culturelle de deux cultures et de deux mondes différents qui appartiennent pourtant à la même nation, et remet en question le problème de l'appartenance linguistique et de l'appartenance nationale.

 

2- le dialecte dans les films néo-réalistes :

En revanche lorsque le dialecte est utilisé dans les films néo-réalistes comme ceux de Pasolini, leur usage est à analysé sous un tout autre angle. En effet, il ne s'agit plus de faire rire le public sur des situations stéréotypées ou de quiproquos mais d’être au plus proche de la réalité sociale des personnages. Ainsi dans les films « L'accattone » ou « Mamma Roma », le dialecte romain s'impose de lui même étant donné qu'il est la seule ressource linguistique des personnages issus des quartiers populaires (des « borgate »). Le dialecte symbolise une fracture sociale et nationale, il devient automne et seul moyen de communication et souligne une certaine intraduisibilité de la réalité sociale du prolétariat romain. Même si ses films restent avant tout des fictions, des œuvres d'art, ils nous décrivent un monde bien réel où l'italien standard n'est accessible qu'à l'élite et où le dialecte a une place nettement privilégiée dans les communications quotidiennes. Le souhait de Pasolini, à travers ses romans, ses poésies et ses films était de sublimer et de transmettre cette richesse linguistique qui est encore considérée comme socialement et intellectuellement inférieure par les classes dirigeantes.

Voici une scène jouée par Anna Magnani, extraite du film "Mamma Roma" (avec les sous-titres français) en dialecte romain:


Anna Magnani-Mamma Roma

et cette scène magnifique où les personnages dialoguent en chantant (en dialecte romain): Anna Magnani jouant le role d'une ex-prostituée et célébrant la liberté grace au mariage de son proxénète et de sa future épouse:


Mamma Roma (1962).1