L’Italie qui a fêté en 2011 ses 150 ans de réunification est un pays encore jeune pour que ses propres habitants se sentent appartenir à un groupe national. La plupart des locuteurs semble appartenir d’abord à une région (dont ils parlent, sinon comprennent, le dialecte) puis à une nation. D’un point de vue géopolitique les italiens se distinguent plutôt régionalement, il n’est donc pas surprenant qu’ils cherchent à se distinguer aussi socio-linguistiquement. Or cette carte multilinguistique de l’Italie que je trouve fascinante et pleine d’intérêt a longtemps été (et est toujours ) un véritable problème politique. De la Réunification, au régime fasciste et jusqu’à aujourd’hui la « questione della lingua », c’est-à-dire la question de la langue nationale, des dialectes,  de leurs usages et de leurs représentations est un sujet controversé. La question de la langue nationale et des dialectes est un débat sur l’identité des locuteurs, car si l’un d’eux affirme « io sono napolitano » cela signifie avant tout qu’il en parle la langue.  En effet, la langue c’est sans doute l’identité première de tout italien. La notion de « questione della lingua » a donc toujours été d’actualité.

1- Je souhaite à présent vous montrer un exemple simple mais révélateur qui démontre combien l'insécurité linguistique et la sanction font partie du quotidien de certains locuteurs italiens.

Un épisode m'a particulièrement marquée. Pour cela je vous propose d'abord de regarder cette vidéo pour mieux comprendre: http://www.youtube.com/watch?v=VG7TW454LIU&feature=related


Ragazze ad Ostia intervistate da Sky

Un journaliste est allé interroger deux jeunes filles sur la plage d'Ostia non loin de Rome. Les deux locutrices lui ont répondu en dialecte romain et la vidéo a très vite fait le tour du web. Elles ont été très critiquées pour leur “ignorance linguistique” et immédiatement étiquetées comme incultes. En tant que sociolinguiste il me semble inquiétant que l’utilisation spontanée d'un dialecte (quel qu'il soit) sur un territoire aussi plurilingue que l'Italie soit aussi mal jugée. Sur la vidéo vous pouvez voir que des sous-titres ont été rajoutés, écrits en italien standard et formel (qui serait donc la seule norme envisageable). Il ne s'agit pas seulement d'un désir de “correction” de la langue, mais aussi à mon avis d'une sorte d'humiliation faite à la fois aux deux locutrices (qui ont parfaitement le droit de parler leur dialecte) mais aussi à tous les autres italiens qui l'utilisent quotidiennement. Le fait que cette vidéo ait suscité autant de débat en Italie est tout aussi révélateur. Alors que nous sommes dans un territoire complètement plurilingue dont l'histoire linguistique est fascinante (malgré les imposantes lois fascistes de Mussolini qui a souhaité éradiquer tout type de dialecte durant son régime, les locuteurs italiens, par militantisme et/ou par amour pour leur langue n'ont pas cessé de transmettre leurs dialectes aux plus jeunes générations). Si ces deux jeunes filles ont été aussi brutalement mal jugées et sanctionnées c'est sans doute parce qu'une réelle insécurité linguistique émerge en Italie. Je peux dire avec assez de certitude que si les deux locutrices se rendent à un entretien d'embauche en parlant le dialecte elles ont malheureusement très peu de chance d’être sélectionnées. Certains diront que seul le contenu du message a été sévérement jugé (il s'agit d'une conversation très simple sur la chaleur ambiante et comment y remédier), or selon moi c'est bel et bien l'usage de la variation dialectale romaine qui est remise en question. En Italie, les citoyens ont des droits linguistiques (voir l'article sur les politiques linguistiques et les loi concernant la protection des langues minoritaires). Cela signifie que ces deux locutrices ont parfaitement le droit de s'exprimer dans leur dialecte local et que l'Etat a en revanche le devoir de les protégées.

 

2- Un autre épisode est tout aussi révélateur quant aux conflits de représentations linguistiques au sein de la communauté italienne. Dernièrement, une campagne publicitaire de la RAI à l'occasion des 150 ans de l'Unification (que vous pouvez voir à cette adresse:  http://video.repubblica.it/spettacoli-e-cultura/spot-rai-per-l-unita-d-italia-offendono-i-dialetti/58132/57103  a fait scandale et a été accusée d'offenser les dialectes et leurs locuteurs. Elle montre des scènes avec des italiens s'exprimant dans leur propre dialecte et des interlocuteurs parlant un italien standard contrariés et embarrassés. La publicité semble affirmer que l'Italie dialectale d'il y a 150 ans (et qui existe encore aujourd’hui) ne serait pas aussi digne que l’Italie réunifiée dans une même langue nationale. Cette campagne nie l'aspect historique et patrimonial du dialecte sur le territoire. Cela montre parfaitement que certains locuteurs risquent de souffrir d’insécurité linguistique et que l'Italie se dirige vers une normalisation linguistique difficilement compatible avec son histoire et sa situation actuelle. Faudra-t-il renoncer au dialecte pour être embauché, réussir à un examen, prendre la parole en public ? Ou faut-il lutter pour que le droit au plurilinguisme subsiste en Italie?