La région du Val d’Aoste est particulièrement intéressante à étudier d’un point de vue sociolinguistique car ses habitants sont presque tous bilingues (voire même trilingues). Il s’agit d’une région francophone mais où, paradoxalement, le français est considéré comme une langue minoritaire menacée qui pourrait peut-être disparaître. Cette région compte principalement deux langues dites minoritaires : le franco-provençal (ou patois valdôtain) et le français (qui bénéficie d’une protection juridique historique). Au XVIIème siècle la langue française devenait langue officielle et remplaçait le latin dans les textes administratifs et religieux. Par la suite, le Val d’Aoste a commencé à devenir italophone après la réunification d'Italie en 1861, mais c’est surtout à partir de l’époque fasciste que la langue italienne s’est définitivement imposée dans la région. Or il est intéressant de constater que les locuteurs valdôtains, malgré les imposantes lois fascistes d’italianisation, n’ont jamais renoncé à l’emploi du patois et du français. Ces deux langues y sont encore présentes mais nous verrons que la diffusion actuelle du français commence à devenir considérablement à risque. Malgré son statut officiel et paritaire par rapport à la langue italienne, sa diffusion s’effectue aujourd’hui essentiellement à travers l’enseignement scolaire. Cela est-il suffisant ? La langue française risque-t-elle de disparaître ? Quelles sont les différentes représentations sociolinguistiques de la Vallée ? A quel type de bilinguisme les locuteurs sont-ils confrontés ? Que dire du phénomène diglossique ? Quels rôles jouent l’école, l’administration, les médias et la politiques dans la diffusion et la promotion de la langue et de la culture française ?

Pour avoir une vue d’ensemble il me semble que notre analyse doit d'abord prendre en compte l'analyse sociolinguistique des trois langues majoritairement présentes sur le territoire, c'est-à-dire l'italien, le patois et le français. Nous analyserons, d’un point de vue historique et politique, les manières dont elles se sont diffusées puis imposées. C’est en 1561 que le duc Emmanuel-Philibert de Savoie proclame l’officialisation du français dans les textes administratifs à la place du latin. Depuis cette date la langue française ne cessera de s’étendre et de se diffuser jusqu’au début du XXème siècle. L’arrivée de Mussolini au pouvoir signera la fin de la domination du français dans la région et le début d'une grande campagne d'italianisation. L’histoire de la diffusion du français s’étend donc du XVIème siècle au XXème siècle.  Dans la première partie de ce mémoire je souhaite vous présenter une analyse historique et chronologique de la situation linguistique générale de la région. Il sera ensuite intéressant d’examiner de plus près le type de politiques linguistiques et de législations mises en place dans une région autonome tel que le Val d’Aoste. Enfin nous nous interrogerons la situation socio-politico-linguistique actuelle avec un intérêt particulier pour les phénomènes de bilinguisme et de diglossie ainsi que la place et les représentations sociales des langues minoritaires.

1.Le franco-provençal :                 

                    Le franco-provençal  constitue la troisième langue de la famille linguistique gallo-romaine (avec la langue d’oc et la langue d’oïl) et est parlé dans la vallée d'Aoste, en Savoie, au Piémont, dans les régions Rhône-Alpes, de Lausanne et de Genève. L’origine de l’appellation « franco-provençal » date de 1873 et nous la devons au dialectologue italien Graziadio Isaia Ascoli qui, à la fin du XIXème, a remarqué que ce dialecte en usage avait de nombreux points communs avec la langue française et l’occitan (ou « provenzale ») mais conservait cependant une certaine indépendance linguistique. C’est ainsi que le terme « franco-provençal » fut trouvé : il désigne donc une langue tierce qui se situe entre deux idiomes déjà connus. Les locuteurs n’utilisent pas le terme « franco-provençal » (utilisé dans le domaine linguistique et politique) mais « patois ou patoué » qui n’a pas la même connotation négative qu’en France et qui se décline en plusieurs variantes locales avec quelques différences phonétiques et lexicales (mineures). On peut considérer qu’une partie des Valdôtains natifs sont des trilingues actifs (parlant italien, français et patois) avec tout de même des degrés différents d’accès et de maîtrise des langues. Pour de nombreux locuteurs le patois a longtemps été la langue première (au moins jusqu’à l’arrivée de Mussolini au pouvoir) et elle peut aujourd’hui être considérée avec le français comme l’une des langues secondes du territoire. Sa présence dans la Vallée est importante et les Valdôtains sont historiquement habitués à voir le franco-provençal coexister aux côtés d’autres langues telles que le français ou l'italien. A ce sujet, selon A. Bétemps[1], pour de nombreux locuteurs le français et le patois constituent une « unité linguistique indissociable et leur rapport est complémentaire[2] ». En effet autant d’un point de vue historique (phénomène de diglossie entre variété haute et basse) que linguistique (néologismes et emprunts, par exemple le mot « chalet » est d’origine franco-provençale) les deux idiomes ont toujours été en contact rapproché. De plus ils constituent à eux deux le particularisme linguistique de la région. Même si aujourd’hui le patois est de moins en moins employé (la majorité des locuteurs parle désormais italien) il reste tout de même largement plus utilisé que le français. Aujourd’hui la diffusion du franco-provençal est principalement effectuée par des associations culturelles comme le Centre d’études franco-provençales René Willien, fondé en 1967 ou par les Archives sonores crées en 1982 qui mettent à disposition des enregistrements de témoignages oraux sur l’histoire et la tradition du Val d’Aoste. Depuis 1963 le BREL (Bureau Régional pour l'Ethnologie et la linguistique) organise chaque année le concours Cerlogne[3] qui encourage les élèves de la région à recueillir du matériel historique et linguistique sur la région et le patois. Le Val d'Aoste a une identité linguistique historique et le franco-provençal fait partie à la fois des témoignages du passé de la région mais il est aussi encore utilisé dans le cadre familial et parfois même scolaire (nous le verrons plus tard et plus en détail). Les Valdôtains sont des résistants linguistiques qui tiennent à leur histoire et à la transmission de leur culture auprès des plus jeunes générations. C'est sans doute grâce à cette ténacité collective que le patois est encore présent dans la vallée.

 2. Officialisation et Diffusion du français

                             Le Val d’Aoste a presque toujours vécu dans un état de diglossie, jusqu’au XVème siècle la langue de culture utilisée par les notaires et la bureaucratie était essentiellement le latin (variété haute) et le patois (variété basse) servait dans les interactions quotidiennes. Cela dit, on a retrouvé des textes littéraires de la même époque écrits en français (qui fut donc d’abord une langue de culture connue essentiellement par les intellectuels et les cercles littéraires de la région). Le français avait alors le statut d’une langue de prestige que peu d’habitants étaient capables d’écrire ou de parler. Sa toute première diffusion au Val d’Aoste a d’abord eu lieu par le système écrit et la littérature. On a ainsi retrouvé dans des bibliothèques de la région des manuscrits datant du Moyen-âge écrits en vieux français (tels que le Roman de la Rose, Berte au grant pié, La légende du Cordelier, Contes fabliaux pour Damoysiaux). Cela dit, la présence de textes littéraires n’implique pas qu’à cette époque le français ait été totalement implanté au Val d’Aoste. En effet nous ne savons pas si ces textes ont tous été écrits ou recopiés par des Valdôtains. Il est donc possible qu’on n’écrivait pas encore en français dans cette région. Cela prouve seulement une présence, une envie d’échange et que les compétences linguistiques étaient encore limitées (connaissance passive de la langue par la lecture). Ce n’est donc qu’au XVIème que l’on peut affirmer que la langue française a fait son entrée officielle au Val D’Aoste. En 1561 le duc Emmanuel-Philibert de Savoie par l’édit de Rivoli déclare l’officialisation du français et la substitution du latin dans les tribunaux et les actes officiels. Le duc considère la langue française comme « plus commune et générale que point d’autres » et les Valdôtains sont considérés comme un peuple « accoutumé de parler la langue dite plus aisément que nul autre ». Par ailleurs le Coutumier du duché d’Aoste  (recueil de plus de 4.000 articles concernant les lois et les coutumes de la Vallée) prescrit aux notaires de n’écrire leurs contrats qu’en français uniquement. Il y eut bien quelques résistances mais elles furent peu entendues étant donné la diffusion toujours plus croissante du français dans la région. Citons la demande de la Congrégation des Trois États qui demande au Duc en 1572 « que tous escripts et proces qui se feront audict pays, tant en jugement que dehors, soient escripts et couches en latin comme vouloient etre auparavant », mais leur demande ne sera pas écoutée.

                     En ce qui concerne la diffusion du français auprès du peuple du Val d’Aoste, elle se fera d’abord grâce à l’Église dont les sermons dominicaux se font en français (et cela probablement bien avant même la rédaction de l’édit de Rivoli). Dès de XVIIème siècle c’est au tour de l’école de se charger de sa diffusion. Alors que dans le reste de l’Europe l’enseignement du français appartient à l’instruction de la noblesse ou de la bourgeoisie, au Val d’Aoste, en revanche, l’enseignement touchait un public plus populaire (il est enseigné dans les écoles communales ou « écoles de hameaux »[4] confiées au clergé qui devient alors le gardien et garant de l’enseignement du français). La loi Casati du 13 novembre 1859 article 189 prescrit l’enseignement de la langue et la littérature française (dans le deuxième cycle) sur les territoires où la langue est déjà en usage. Précisions aussi que l’occupation du Val d’Aoste par les troupes françaises au XVIème et XVIIème siècle a bien-sûr contribué à son expansion. Avant l’italianisation de la région le français et le franco-provençal ont donc vécu côte à côte sur le mode de la diglossie et cela sur trois niveaux : au niveau socioculturel (le français, langue codifiée et possédant une écriture normée représentait la « variété haute », le clergé, les notaires et les cercles intellectuels ont été les premiers à y avoir accès), au niveau géographique (jusqu’à la création des écoles de hameaux sa diffusion a d’abord eu lieu dans la grande Vallée et dans les milieux urbains) et enfin au niveau inter- communicatif (le franco-provençal était réservé aux interactions familiales, intimes et quotidiennes, le français restait la langue formelle et officielle de l’école et de l’administration).

3.      Diffusion et domination de l’italien

                     L’Italie n’a atteint son unité politique qu’au milieu du XIXème siècle. Au Moyen-âge le pays était alors morcelé entre le Royaume de Sicile au Sud, les États pontificaux au centre et le duché de Savoie au Nord. L’Unification d'Italie constitue un tournant dans l'histoire linguistique du pays, et principalement dans la région du Val d'Aoste. Peu de temps après 1861, le Ministre de l’Instruction Publique Emilio Borglio nomme l’écrivain Alessandro Manzoni en charge de la Commission pour l’unification et la diffusion de la nouvelle langue nationale : l'italien de toscane. En 1868 Manzoni publie “Dell’unità della lingua italiana e dei mezzi per diffonderla[5]”, dans lequel il affirme à nouveau son attachement à la nouvelle langue nationale et la nécessité de la diffuser par l’intermédiaire de nouveaux dictionnaires adaptés. Manzoni souhaite aussi réorganiser le système scolaire en imposant l’enseignement du toscan dans toutes les écoles du nouvel État. Or la question de la langue nationale devient vite polémique dans la région du Val d’Aoste et particulièrement à cause du statut privilégié des francophones. Ainsi en 1861 le député Vegezzi-Ruscalla publie l’article “ diritto e necessità di abrogare il francese come lingua officiale in alcune valli della provincia di Torino[6]” destiné à limiter l’influence française dans la région et à dénoncer la présence de « difformités linguistiques dans la nation ». De 1880 à 1885 la langue italienne est introduite dans les documents officiels et dans les tribunaux. Dès 1886 la ligne ferroviaire Ivrea-Aoste intensifie les contacts avec la population de langue italienne et à partir de la fin du XIXème siècle l’industrialisation du nord de l’Italie fait appel à la main d’œuvre nationale et l’italien devient petit à petit la langue commune entre travailleurs. Le processus d’italianisation reste lent mais progressif. Avant la deuxième guerre mondiale l’italien apparaît encore comme langue seconde importée et le français demeure la langue de la culture (presse, églises et littérature). Les Valdôtains en revanche continuent de parler le patois dans les interactions quotidiennes.

Le Val d’Aoste ne deviendra complètement italophone que sous le régime fasciste et dialectophobe de Mussolini dont les politiques linguistiques brutales visent essentiellement à l’éradication de tout dialecte ou idiome étranger sur le territoire national. Parmi les mesures les plus importantes soulignons qu’en 1923 le gouvernement fasciste déclare la suppression d’une centaine d’écoles de hameaux (dernier rempart de l’enseignement du français), supprime les enseignes en langue étrangère (l’environnement linguistique est « épuré »).  Dorénavant tous les actes civils doivent être écrits en italien et l’enseignement du français est interdit dans la région. La Vallée subit aussi l’italianisation géographique de la région (changements des noms des rues à Aoste et des noms des communes de la Vallée.

Exemples de noms de communes italianisées dans la région du Val d’Aoste (source : wikipedia)

Nom original

Nom italianisé

Allein

Alleno

Antey-Saint-André

Antei Sant'Andrea

Aoste/Aosta

Aosta

Arnad

Arnaz

Arvier

Arviero

Avise

Aviso

Ayas

Aias

Aymavilles

Aimavilla

Bard

Bardo

Bionaz

Biona

Brissogne

Brissogno

Brusson

Brussone

Challant-Saint-Anselme

Villa Sant'Anselmo

Challand-Saint-Victor

Villa San Vittorio

Chambave

Ciambave

Chamois

Camoscio

Champdepraz

Campodiprati

Champorcher

Campo Laris

Charvensod

Carvenso

Châtillon

Castiglione Dora

Nous le savons, les politiques linguistiques menées par Mussolini sont radicales. Elles contraignent les habitants du Val d’Aoste non seulement à adopter définitivement un nouvel idiome et de plus à renoncer soudainement à la fois à leur dialecte (Mussolini fut l’un des premiers à introduire le concept de dialectophobie en Italie) et à la langue française. Face au dictat fasciste la résistance valdôtaine s’organise. En 1911 naît « La ligue valdotaine- Comité italien pour la protection de la langue française dans la Vallée d'Aoste ». En 1919 cette organisation recueille près de 8000 signatures de chefs de famille de la région pour une pétition en faveur de la langue française (Pétition pour les revendications ethniques et linguistiques de la Vallée d'Aoste adressée par la Ligue Valdôtaine pour la protection de la langue française dans la Vallée d'Aoste à Son Excellence l'Honorable Orlando Président du Conseil des Ministres et de la Délégation Italienne au Congrès de la Paix à Paris, Aoste). En 1925 « La jeune Vallée d’Aoste » remplace la « Ligue valdôtaine » et devient très vite clandestine. En 1943 a lieu la réunion de Chivasso (à laquelle participa Emile Chanoux[7]) où s’établit la « Déclaration de Chivasso » qui réclame l’indépendance politique, administrative et linguistique que la région obtiendra en 1948 grâce à son nouveau Statut Autonome (cf. Annexe 5). La résistance valdôtaine a certainement contribué à promouvoir la langue française mais n’a pas réussi à empêcher la diffusion de la langue italienne au détriment des autres langues minoritaires du territoire (franco-provençal, piémontais, Walser, français). La Vallée d’Aoste se trouve donc aujourd’hui dans une situation complexe de diglossie et de bilinguisme très particulier. La langue italienne y est largement la langue majoritaire et a le statut de langue nationale et officielle, le franco-provençal est la langue minoritaire la plus parlée (mais n’est pas officielle) et le français doit sa survie aux politiques linguistiques de la région et à son statut paritaire et officiel avec l’italien dans le domaine de l’enseignement et de l’administration. Sans cette protection juridique le français serait probablement condamné à disparaître.


[1]Alexis Bétemps, « Il patois francoprovenzale nella realtà valdostana » in « L'éducazione plurilingue in Italia » sous la direction de F. di Iorio ; Ed. I quaderni di villa Falconieri, Frascati 1983

[2]« il francese e il francoprovenzale compongono per noi una unità linguistica indissolubile e il loro rapporto è di complementarità » TRADUCTION FAITE PAR MES SOINS

[4]La première fut construite en 1678 à Fontainemore

[5]« De l'unité de la langue italienne et des moyens pour la diffuser ». Texte intégral disponible sur le site : http://www.bibliotecaitaliana.it/xtf/view?docId=bibit001465/bibit001465.xml&doc.view=print&chunk.id=0&toc.depth=1&toc.id=0 (version italienne)

[6]« Droit et nécessité d'abroger la langue française comme langue officielle dans certaines vallées de la province de Turin ». G. Vegezzi Ruscalla, Diritto e necessità di abrogare il francese come lingua ufficiale in alcune valli della Provincia di Torino, Torino, Fratelli Bocca, 1861

[7]Homme politique italien et membre actif de la résistance valdôtaine (1906-1944)