1. Analyse du trilinguisme individuel dans la Vallée

                       Le bilinguisme individuel est le fait qu’un individu par des circonstances particulières de son existence se trouve à être ou à devenir bilingue. Au Val d’Aoste la situation sociolinguistique est encore plus complexe puisque nous nous trouvons face à des locuteurs souvent trilingues et à une région nettement plurilingue et où certaines langues minoritaires sont mises sous tutelle. Leur place et leur rôle sont d’ailleurs relativement précis. Si l’on observe les tableaux statistiques de l’Istat et de la Fondation Chanoux il nous apparaît très clairement que la langue italienne est devenue la langue majoritaire (dans tous les domaines). Qu’il s’agisse d’interactions quotidiennes, de sa présence dans les médias ou à l’école, la langue italienne est partout nettement représentée. Devenue la langue nationale après l’Unification et ayant bénéficié des lois fascistes contraignantes puis des lois constitutionnelles, elle s’est largement imposée dans la région comme langue première. Elle est aujourd’hui ce que Ferguson appelle la « variété haute » et cela dans tous les domaines (éducation, religion, littérature, médias, politique etc.). Or cela a longtemps été la position de la langue française. Si l’on regarde de plus près les statistiques de l’Istat on remarque d’abord que l’appellation « autre langue » ou « langue étrangère » n’est pas très claire pour la situation plurilingue de la région. On suppose donc que le « dialecte » est considéré comme étant le franco-provençal et que le français serait confondu avec les autres langues étrangères. Ce que l’on peut quand même constater c’est que les locuteurs valdôtains dans le contexte intime et privé d’une conversation (en famille et entre amis) choisissent majoritairement la langue italienne, puis le dialecte comme code linguistique. La langue française est nettement relayée au troisième rang, ce qui confirme qu’elle n’est pas une langue véhiculaire. Le fait que son statut de « variété haute » ait été remplacé par l'italien signifie-t-il que le français soit devenu inutile ? En effet, il semble qu'il n'ait jamais été vraiment utilisé comme langue de communication. Depuis son officialisation, le français est une langue de l'écrit, de l'école, de l’administration, de l’Église mais pas vraiment des locuteurs ! Le français subit ce qu'a subit le latin trois siècles plutôt. Il est remplacé par une autre variété haute. La présence du patois, de l’italien et du français complique les choses. En effet, les Valdôtains sont face à un phénomène complexe de trilinguisme individuel rare et je vous propose de l’observer dans le tableau suivant que j’ai créé à partir de l’analyse des données des tableaux 5, 12 et 16 de l’Istat et les tableaux de la Fondation Chanoux :

Bilinguisme et trilinguisme au Val d'Aoste :

 

Franco-provençal (F.P)

Français

Italien

- Simultané (en famille)

- Précoce

- Naturel

- Soustractif (F-P), domination de l’italien

- Coordonné ou composé (emprunts)

- Diagonal

- Successif (Français Langue Seconde) mais précoce

- Additif

- Coordonné

- Scolaire

- Censé être horizontal

Franco-provençal (F.P)

 

- Successif (famille F:P/ école : fra.)

- Scolaire (Fra), Naturel (F-P)

- Soustractif

- Vertical

 

Le phénomène du trilinguisme valdôtain mériterait de plus amples recherches. Cela dit à partir de ce tableau nous pouvons constater que le français n’est souvent pas appris dans le cadre naturel de la famille. Son apprentissage est successif, il appartient au domaine de l’école, sa représentation est donc bien celle d’une langue seconde (voire tertiaire) non naturelle mais qui a la même valeur de « variété haute » que l’italien (puisque c’est aussi la langue de l’école, de la culture et de l’administration). Malgré le fait que les Valdôtains apprennent la langue française dès la maternelle (donc bilinguisme précoce), elle n’est pas considérée comme étant utile ou naturelle dans les interactions quotidiennes. On le voit, l’apprentissage du français est académique, il n’a pas sa place dans les cercles privés de la famille et des amis (grâce auxquels les langues se transmettent naturellement de générations en générations). Les locuteurs bilingues ou trilingues ont sans doute une représentation mentale historique et culturelle du français mais son usage est restreint aux cadres formels de l’école et de l’administration. Dans la plupart des cas, le français n’est donc ni langue maternelle, ni langue majoritaire et le plus souvent langue seconde voire troisième langue. Et c’est sans aucun doute ce qui fait de la langue française une langue particulièrement à risque dans la région.

 

2. Situations de diglossie

                   Le bilinguisme social se définit par la présence sur un même territoire de deux ou plusieurs langues. Les causes qui déterminent la présence du français, de l’italien et du franco-provençal au Val d’Aoste sont diverses. La région est d’abord une zone frontalière avec la France, il est donc peu surprenant que la langue française soit présente sur le territoire. La présence de l’Italien s’explique bien-sûr historiquement : nous le savons en 1861 l’Italie est réunifiée et l’État a progressivement imposé la langue nationale sur tout le pays. Le franco-provençal en revanche coexiste depuis des siècles avec les langues officielles de la région, il est toujours parlé (sinon compris) par les habitants du Val d’Aoste. Étant donné qu’il existe une telle situation plurilinguistique il nous convient de faire appel à Fishman et au concept de bilinguisme et de diglossie :

 

Diglossie et

                 Bilinguisme    1

Bilinguisme sans

                       Diglossie   2

Diglossie sans

                 Bilinguisme    3

Ni Diglossie

           Ni Bilinguisme     4

 

- La situation numéro 1 (Diglossie et Bilinguisme) concerne directement le Val d’Aoste. Elle représente une communauté linguistique où il existe un bilinguisme (ou trilinguisme) individuel et l’emploi diglossique de deux (ou trois) langues. Ainsi, l’italien et le français sont clairement les variétés hautes de la communauté linguistique. Le français et l’italien sont les langues officielles dans le service public et dans le domaine éducatif. Elles sont aussi majoritairement représentées dans les média (presse, télé, radio, internet). Le franco-provençal représente donc la variété basse réservée à la famille et à l’intimité, c’est la langue du foyer et elle n’est pas institutionnalisée. Notons aussi que la plupart des locuteurs ont surtout une compétence orale de la langue à la différence du français et de l’italien dont le système écrit est enseigné. Cette diglossie ne semble pourtant pas créer de phénomène d’insécurité linguistique puisque le franco-provençal est avec l’italien la langue de communication privilégiée. On trouve donc face à deux variétés hautes (VH), deux langues de communication (LC) et deux langues de scolarisation (LS).

Italien : VHparitaire+LC2+LSparitaire

Français : VHparitaire – LC + LSparitaire

Franco-provençal : -VH+LC1-LS

 

- La situation numéro 2 (Bilinguisme sans Diglossie) représente soit la présence de deux ou plusieurs langues dans la même zone géographique mais elles sont parlées par des groupes unilingues différents (ce n’est pas le cas du Val d’Aoste), soit le fait que des individus bilingues emploient deux ou plusieurs langues sans créer de conflit entre elles. C’est le cas de l’italien et du français dans le domaine de l’administration et de l’éducation. Les deux langues coexistent au même niveau de la variété haute, le locuteur est juridiquement libre d’employer l’une ou l’autre sans le risque d’insécurité linguistique.

- La situation numéro 3 (Diglossie sans Bilinguisme) représente des locuteurs non bilingues parlant soit la variété haute soit la variété basse du territoire linguistique. Cette situation n’existe plus aujourd’hui au Val d’Aoste car la région s’est largement italianisée (la variété haute est aujourd’hui connue de tous). En revanche une telle situation a probablement existé à deux reprises dans l’histoire linguistique du Val d’Aoste. Au XVIème siècle lorsque le français est déclaré langue officielle par l’édit de Rivoli les locuteurs de la région n’avaient qu’une connaissance passive de la langue (lecture) voire même aucune. Il n’était alors pas question de bilinguisme et la connaissance ou non de la variété haute a sans doute créer des phénomènes d’insécurité linguistique. La période d’italianisation de la région peut aussi être représentée par la situation 3 car à l’époque l’italien, imposé lui-aussi comme variété haute, n’était pas parlé par tous les valdôtains. Cette situation a d’ailleurs engendré la résistance linguistique valdôtaine pour la protection de la langue française.

- La situation 4, situation de monolinguisme n’est pas propre au Val d’Aoste. Cela dit il est tout à fait possible que certains locuteurs soient effectivement monolingues soit parce qu’ils n’ont pas été scolarisés dans la région et n’ont donc pas bénéficié de l’avantage de l’école bilingue, soit parce qu’ils ne sont pas natifs de la région ou étrangers et ne parlent qu’une seule langue. C’est le cas de nombreux travailleurs immigrés venus s’installer dans la région (selon les chiffres de l’Istat en 2009 la population immigrée représente environ 6% de la population totale). Leur statut de monolingue n’est souvent que passager. En effet ne serait-ce que pour trouver un travail ils doivent pouvoir communiquer en Italien et de nombreux centre d’apprentissage de langue italienne se sont créés pour répondre à cette demande. Cela dit il faut tout de même souligner que de nombreux immigrés proviennent d’Afrique du Nord et certains sont donc francophones. La destination du Val d’Aoste n’est donc pas un choix anodin, sa situation plurilingue permet aux nouveaux migrants de pouvoir mieux appréhender le système scolaire et administratif.

 

3. Gestion/réalisations et représentations du plurilinguisme au Val d’Aoste

                          Face à un tel plurilinguisme et à un risque constant de diglossie voire d’insécurité linguistique, comment la région du val d’Aoste gère-t-elle la situation ? Comment et par qui les langues sont-elles représentées ? Si nous prenons l’exemple du français, qui nous intéresse particulièrement, et des médias, nous constatons qu’actuellement seul un journal local et hebdomadaire en langue française est disponible dans la région : « Le peuple valdôtain ». Il s’agit du journal publié par le parti politique régional « l’Union valdôtaine ». (On trouve aussi quelques magazines bilingues ou en français mais ils sont spécialisés, comme ceux à propos de la chasse, de l’alpinisme etc.). L’écrasante majorité des autres journaux d’information sont en langue italienne (« Aosta sera », « Aosta oggi » ou « La Stampa, edizione Aosta »). En ce qui concerne le franco-provençal le Groupe International de Travail pour le franco-provençal a lancé en 2007 un journal expérimental entièrement rédigé en patois (introuvable sur Internet). L’italien est donc encore une fois largement majoritaire dans la presse écrite. La RAI quant à elle s’engage à diffuser un journal télévisé régional plus ou moins bilingue (mais l’italien reste majoritaire). Seuls Internet et les chaînes satellites permettent aux Valdôtains d’avoir accès à des informations entièrement en français. Il est évident que la diffusion d’une langue est amplement facilitée par une transmission médiatique et massive. Sans ce support les langues minoritaires courent le risque de disparaître de la vie quotidienne des locuteurs et le français ne bénéficie pas de protections juridiques assez claires dans ce domaine. Il est certain que si les locuteurs de la région ont principalement accès à des informations, films et émissions en langue italienne, ils ne considéreront pas le français comme langue de communication commune et habituelle. Moins les langues minoritaires sont représentées par les médias plus il y a de chance que les locuteurs souffrent d’insécurité linguistique. Par contre l’environnement linguistique du Val d’Aoste est plus souvent bilingue. Les lois fascistes imposées par Mussolini qui interdisaient tout affichage en langue étrangère ne sont plus d’actualité. Même si la préférence reste à l’italien on trouve aussi de nombreuses indications routières ou administratives en langue française mais aussi des noms de rue en français (à Aoste par exemple). Le Val d’Aoste étant une région frontalière et touristique mais aussi particulièrement plurilingue, il est peu surprenant de trouver des indications en plusieurs langues. Pour le secteur privé en revanche il n’y a pas d’obligation linguistique, c’est au propriétaire d’en décider. La francophonie au Val d’Aoste est donc surtout « visuelle », elle relève du paysage scriptural qui est le « legs du passé, produit d’une culture formelle ». Il semble que le français ait toujours été cantonné à son rôle de langue de l’écrit et de culture. Comme le dit le Haut Conseil de la Francophonie « l’italien et le franco-provençal dominent la vie sociale valdôtaine et le français risque de rester enfermé dans un statut purement scolaire ».