Les nombreuses lois et les décrets qui protègent la langue française me semblent très intéressants à analyser puisque plusieurs questions en découlent : quelle est la signification de la protection juridique dont bénéficie le français ? Vise-t-on à un renouveau de la langue ? Est-elle envisagée comme langue seconde, étrangère ou maternelle ? A-t-on l’ambition que le français redevienne la langue de la vie quotidienne ou bien est-ce seulement par devoir de mémoire ? Quelles sont les représentations socioculturelles de la langue française en Vallée d’Aoste ? Le français est-il vraiment à risque ? Pour répondre à ces questions, il nous faudra d’abord étudier de plus près les politiques linguistiques menées dans la région et en particulier les lois nationales et régionales concernant la protection des langues minoritaires.

 

1. Val d’Aoste : une région autonome à Statut Spécial

                         Avant d’aborder le thème des législations concernant les langues minoritaires au Val d’Aoste il nous sera très utile de nous informer sur le statut bien particulier de la région. Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale, en 1946 que l’Italie par un référendum populaire devient une République (avant cette date il s’agit d’une monarchie). 1946 et 1947 constituent la période de rédaction de la Constitution Italienne qui entrera en vigueur le 1er janvier 1948. A ce moment la région du Val d’Aoste ainsi que celles du Trentin-Haut-Adige, de la Sardaigne et de la Sicile demandent à être considérées comme régions à statut autonome ce qui leurs confère une plus grande indépendance culturelle, législative et économique. Les régions autonomes italiennes ont bénéficié de ce statut spécial aussi grâce à leur particularité linguistique et culturelle et sans doute pour éviter toute sorte d’indépendantisme violent la République Italienne a préféré leur accorder un statut autonome dès la rédaction de la Constitution. Le Val d’Aoste a entre autres les pleins pouvoirs en matière de gestion des biens culturels et linguistiques, en matière de formation et d’éducation ainsi que dans le domaine de l’administration publique. Nous verrons dès à présent que la survie de la langue française tient sans doute au fait que cette région ait obtenu un tel statut et une telle indépendance. En effet, il est fort probable que dans d’autres circonstances la langue française aurait peut-être déjà disparue de la région.

 2. Législations nationales, constitutionnelles et régionales sur les langues minoritaires

                               Comment le français est-il encore présent au val d’Aoste ? Sa protection juridique est-elle suffisante ? Ou bien est-elle un leurre ? Le français pourrait-il survivre sans bénéficier d’un statut spécial ? Toutes ces questions fondamentales trouvent leur réponse en analysant les lois nationales, constitutionnelles et régionales concernant la protection des langues minoritaires présentes sur le territoire.

En ce qui concerne les lois nationales il faut d’abord préciser que la langue italienne n’est déclarée officielle que par la loi n°482 de 1999 (il n'y a de cela que douze ans!), art. 1 : « La lingua ufficiale della Repubblica è l'italiano[1] »   L’article 2 de cette loi précise que « In attuazione dell'articolo 6 della Costituzione e in armonia con i princípi generali stabiliti dagli organismi europei e internazionali, la Repubblica tutela la lingua e la cultura delle popolazioni albanesi, catalane, germaniche, greche, slovene e croate e di quelle parlanti il francese, il franco-provenzale, il friulano, il ladino, l'occitano e il sardo.[2]Or immédiatement après l’article 3 indique que cette loi n’est applicable que dans le cas où elle concerne ou dont l'application est demandée par « il quindici per cento dei cittadini iscritti nelle liste elettorali e residenti nei comuni stessi, ovvero di un terzo dei consiglieri comunali dei medesimi comuni[3] ». Au Val d’Aoste il faut donc que la langue française, tout comme le franco-provençal d’ailleurs, soient représentés par au moins 15% de la population résidant sur le territoire régional ou par un tiers des élus locaux. De plus la loi ne précise pas comment elle compte protéger ces langues minoritaires: par les médias ? L’enseignement obligatoire ? L’officialisation dans les services publics ?

Les lois nationales ne sont pas suffisamment précises et incitatives pour que les langues à risque sur le territoire bénéficient réellement d’une protection effective. C’est donc grâce aux lois régionales du Val d’Aoste et aux lois constitutionnelles que la langue française trouve sa meilleure tutelle. La Constitution se base sur plusieurs principes fondamentaux dont le principe de pluralité. L’article 6 précise que «  La Repubblica tutela con apposite norme le minoranze linguistiche[4] ». Soulignons que la Constitution italienne ne mentionne pas quelle est la langue officielle de la République. Les rédacteurs de la Constitution ont donc pris en compte la situation complexe et plurilingue du territoire et ont sans doute contribué à la protection des langues minoritaires (dont le français) sur toute l’Italie. Or il faut tout de même remarquer que cet article ne prend pas le risque de nommer les langues minoritaires en question qui bénéficient de cette protection (ce qui pose problème pour certaines langues reconnues en tant que telles par l’Unesco et non par l’État italien. C’est par exemple le cas du napolitain, du calabrais ou du sicilien). Ce problème ne se pose pas pour le français: pour des raisons politiques, économiques et historiques évidentes, il est impossible que l’Italie ne reconnaisse pas le français en tant que langue minoritaire présente sur le territoire. De plus le Val d’Aoste étant une région frontalière et touristique, il convient donc de ne pas créer de tension entre les locuteurs. Cela dit un autre problème se pose : au Val d’Aoste comment faut-il considérer la langue française ? Comme langue minoritaire ? Langue seconde ? Langue historique et culturelle? Pour répondre à toutes ces questions la loi constitutionnelle concernant le Statut spécial du Val d’Aoste entre plus en détail : les articles 38 et 39 de la loi constitutionnelle spécifient que la langue française est paritaire à la langue italienne dans le domaine de l’éducation (le nombre d’heures concernant l’enseignement de la langue française doit correspondre paritairement à celui de la langue italienne. De plus certaines matières peuvent être enseignées en français) et dans le domaine de l’administration (les actes publics peuvent être rédigés dans les deux langues sauf dans le domaine juridique réservé uniquement à l’italien. Les administrations publiques de la région sont fortement encouragées à employer des fonctionnaires connaissant aussi la langue française). Seules l’éducation et l’administration incluent le français comme paritaire à la langue italienne (par exemple l’armée étant un service de l’Etat italien, aucune place n’y est prévu pour le français). Selon la loi constitutionnelle, il semble que la langue française ne soit pas considérée comme langue minoritaire mais bien comme langue officielle ayant des droits paritaires à la langue italienne. Or comme nous le verrons ces lois ne s’appliquent dans certains domaines bien précis et ne garantissent pas à la langue française de s’imposer comme langue de la quotidienneté. Les lois concernant la protection et la promotion du français semblent plutôt contraignantes voire envahissantes. C’est le cas des lois régionales de 1988 et de 1996. Depuis que la région du val d’Aoste bénéficie d’un statut spécial prévu par la Constitution, la région est en droit d’appliquer le principe de territorialité et de légiférer des lois autonomes concernant les politiques linguistiques. Ainsi selon la loi régionale, n° 6 du 16 décembre 1996 l’une des conditions d’admission pour entrer dans la fonction publique est de connaître la langue française (les candidats doivent passer une épreuve orale et écrite). Cette loi lui permet de maintenir son statut de langue officielle dans l’administration, en accord avec la loi constitutionnelle du statut spécial de la région. Le français reste présent mais selon le sondage de la Fondation Chanoux de 2001,  85,58% des employés utilisent l’italien dans les bureaux administratifs de l’État, 74,94% dans ceux de l’administration régionale et 68,54% dans ceux communaux. La connaissance du français comme langue de travail semble donc être purement formelle, dans la quotidienneté les locuteurs choisissent majoritairement l’usage de l’italien. Selon la loi régionale, n° 63 du 22 novembre 1988, la région prévoit par ailleurs une « prime au bilinguisme » destinée aux employés de l’administration publique qui ont certifié leur compétences en langue française. La loi prévoit aussi la mise en place de cours de langue (remboursés à 70%) pour ceux qui n’ont pas réussi à certifier leur niveau. Tout est mis en place pour que le français s’impose comme langue du travail mais rien ne garantit qu’elle soit perçue comme langue de communication quotidienne.

 3. Le français à l’école ou la Val d’Aoste, un exemple de l’éducation plurilingue.

                   Si le français continue d’exister au Val d’Aoste c’est aussi grâce à son statut paritaire avec l’italien dans le domaine de l’enseignement. On parle d’ailleurs d’une éducation bilingue précoce (dès la maternelle) et partielle (50% italien et 50% français). Selon Janin[5] « l’école est devenue le rempart de la langue et de la culture française », or il ne faut pas oublier que cela a en réalité toujours été le cas : le français a longtemps été représenté en contexte scolaire (depuis les écoles de hameaux conférées au clergé). Il s’agit donc d’une langue de l’école et elle est enseignée comme langue seconde obligatoire et non comme langue maternelle comme peut l’être l’italien. Il est intéressant d’analyser la situation valdôtaine en s’appuyant sur les travaux de Kaplan et de Baldauf à propos de l’éducation bilingue :

- Selon eux, il faut d’abord définir un public cible. Dans notre cas il s’agit de tous les enfants scolarisés résidant au Val d’Aoste indépendamment de leur origine.

- En ce qui concerne la formation des enseignants (la loi régionale n° 53 du 22 août 1994, annexe 8) ces derniers doivent se convertir à la didactique bilingue et depuis 1988 ils sont obligés de connaître la langue française (ils reçoivent pour cela une prime d’indemnité pour l’effort requis.

- Pour le programme, les élèves Valdôtains suivent le même parcours que les autres élèves italiens (les diplômes obtenus sont des diplômes de l’État italien).

- Les ressources financières (comprenant la formation des enseignants et la coordination des programmes scolaires) sont gérées par la région qui a le devoir de participer activement au développement et à la promotion de l’éducation bilingue.

- En ce qui concerne la méthodologie adoptée, tout cela reste assez vague, en effet la loi n’indique pas clairement dans quelles condition la formation didactique des élèves doit avoir lieu. Il est dit dans l’article 38 du Statut spéciale de la région que « quelques matières » peuvent être enseignées en français (mais le choix de ces matières n’est pas précisé). Cela pose problème car il semble que ce soit aux enseignants et/ou à l’équipe pédagogique de chaque établissement de prendre cette décision et l’on risque de se trouver face à des phénomènes de déséquilibre et de mécontentement. L’enseignement du français et des autres matières devrait fonctionner sur le modèle de l’alternance ce qui permettrait au français et à l’italien d’être représentés  dans toutes les activités didactiques, par tous les enseignants et dans toutes les disciplines c’est-à-dire selon le schéma suivant : une langue=une discipline / une langue=un enseignant. Or d’après les statistiques il semble que le français ne soit qu’une langue de l’école, une langue mineure, d’importance secondaire en-dehors du cadre scolaire.

Statistiques réalisées par la fondation Chanoux (2001)

 TABLEAU 7 –

“In quale lingua e/o dialetti parla (o parlava) con suo padre?” (Dans quelle langue et/ou dialecte parlez-vous (ou parliez-vous) avec votre père)?

LANGUES ET/OU DIALECTES

Moyenne des interviewés nés entre 1921 et 1982

Italien

40,28%

Français

0,46%

Francoprovençal

27,3%

 TABLEAU 8 –

In quale lingua e/o dialetti parla (o parlava) con sua madre? (Dans quelle langue et/ou dialecte parlez-vous (ou parliez-vous) avec votre mère?

LANGUES ET/OU DIALECTES

Moyenne des interviewés nés entre 1921 et 1982

Italien

38,28%

Français

0,54%

Francoprovençal

27,78%

 Les statistiques de l’Istat (Institut National de Statistiques italiennes) sont visibles sur le site suivant : http://www.istat.it/salastampa/comunicati/non_calendario/20070420_00/

Le français n’est pas ou très peu utilisé dans le cadre familial. Le fait qu’elle bénéficie d’autant de protections juridiques ne constitue pas une sûreté pour sa survie. Je pense que dans le cas particulier du Val d’Aoste l’école n’est pas une condition suffisante pour que le français devienne une langue véhiculaire. Il n’est utilisé qu’en grande partie que dans le cadre scolaire et presque jamais en famille. Or l’école ne peut pas influencer les locuteurs Valdôtains en dehors de son champ d’action, si ces derniers préfèrent communiquer quotidiennement en italien ou en patois, elle ne peut intervenir. Le problème est qu’apparemment l’école assume le rôle difficile de dernier rempart de la protection du français et qu’on lui confère toute la responsabilité de sa diffusion. Sa position est la même qu’à l’époque des écoles de hameaux et si le français ne s’est sans doute pas suffisamment imposé comme langue véhiculaire dans la région c’est peut-être à cause de son statut particulier de langue de l’école et donc peu naturelle.

En ce qui concerne la diffusion et la promotion du franco-provençal dans la région, les adaptations régionales de 1983 stipulent qu’à l’école maternelle il est fondamental « d’accueillir et favoriser à l’école les systèmes de communication que l’enfant a naturellement appris chez lui ». L’école valdôtaine a donc cette particularité d’encourager l’enseignement des langues présentes sur le territoire afin d’éviter des problèmes de diglossie et d’insécurité linguistique chez les locuteurs. On opère donc pour l’éducation bilingue, voire trilingue !


[1]« La langue officielle de la République est l'italien »

[2]« Conformément à l'article 6 de la Constitution et en rapport avec les principes généraux établis par les organismes européens et internationaux, la République tutelle la langue et la culture des populations albanaises, catalanes, allemandes, grecques, slovènes et croates et de celles parlant le français, franco-provençal, frioulan, ladin, occitan et sarde »

[3]« quinze pour cent des citoyens inscrits sur les listes électorales et résidents dans les communes de ces listes, ou soit un tiers des conseillers communaux de ces mêmes communes »

[4]« La République protège les minorités linguistiques par des normes prévues à cet effet »

[5]Bernard Janin « Le Val d'Aoste. Tradition et renouveau » Ed Musumeci, 1976