Le parti politique de la Lega Nord per l'indipendenza della Padania (Ligue du Nord pour l'indépendance de la Padanie) qui est surtout connu pour ses positions xénophobes a récemment fait parlé de lui pour ses revendications linguistes. La Padanie qui recouvre la plaine du fleuve Po dans le Nord de l'Italie est une zone plurilingue où les différents dialectes sont encore en usage et où ils représentent un fort caractère identitaire pour les locuteurs. L'indépendance politique et fiscale que la Ligue du Nord réclame depuis plus de 20 ans s'accompagne d'une reconnaissance linguistique des dialectes régionaux en questions. Ainsi le journal officiel du parti “La Padania” a lancé une campagne linguistique symbolique en rédigeant ses articles en dialecte vénitien, en piémontais et en lombard (accompagné de la version italienne) pour “valoriser les langues régionales dans la presse et dans les médias” du Nord de l'Italie. En réalité cette campagne a surtout pris un pli politique, en accentuant la position indépendantiste du parti (qui a d'ailleurs refusé de fêter les 150 ans d'unification d'Italie) qui n'accompagne pas ses articles de propositions éducatives ou culturelles et qui se contente d'exclure toute autre sorte de dialectes.

 

Luca Zaia, Président de la Région Vénétie et ancien Ministre des politiques agricoles (de 2008 à 2010) sous le gouvernement de Silvio Berlusconi a proposé que les séries télévisées soient doublées ou soutirées en langues régionales. Toujours dans une optique de haine et de mépris envers les régions du centre et du sud de l'Italie, Luca Zaia se justifie en dénonçant l'accent romain et méridional de la majorité des journalistes nationaux. La bataille des dialectes du Nord ne se présente pas dans une optique d’égalité et de liberté. Elle se justifie contre une soi-disant domination méridionale dans le paysage linguiste national et non pour une reconnaissance de la diversité linguistique dans l’intérêt général de l'Italie.

Cette stratégie linguistique est en réalité bien plus subtile et bien plus politique qu'on ne le croit. La libre utilisation des dialectes en Italie est mise en danger à cause des sanctions, des normalisations éducatives et sociales et des représentations négatives qu'en ont les locuteurs (voir les articles consacrés à l'insécurité linguistique et aux langues minoritaires). Or la Ligue du Nord ne présente pas un projet équitable dans lequel tous les Italiens auraient le même droit linguiste. Leur récente proposition de loi concernant l'enseignement des dialectes dans le système scolaire en est une des preuves accablantes. Il faut d'abord savoir que l'Italie est nettement divisée entre le Nord qui est très industrialisé et plus riche que le Sud majoritairement agricole. Pour entrer dans la fonction publique en tant qu'enseignant il faut (comme en France) passer un concours national. Or la plupart des candidats sont originaires des régions du Sud qui cherchent un emploi stable et indéterminé par rapport aux habitants du Nord qui se spécialisent majoritairement dans les secteurs de l’économie, de l'industrie et des affaires. Les postes de fonctionnaires et donc d'enseignants sont donc pour la plupart occupés par des Italiens venus du Sud qui doivent “émigrés” au Nord pour travailler. A ce propos le linguiste Tullio De Mauro parle de véritable “émigration et de processus d'intégration” pour ces travailleurs du Sud venus s'installer dans le Nord. La présence en masse de ces travailleurs ne plaît pas à la Ligue du Nord qui a souvent multiplier les provocations et les insultes envers les Italiens habitants en-dehors de la Padanie. Afin de se débarrasser du “problème du Sud”, le parti a proposé au Parlement une loi obligeant tous les enseignants à enseigner la langue dialectale, non pas de leur propre région (ce qui aurait été un signe d'ouverture entre le Nord et le Sud) mais de la région dans laquelle ils seront amenés à travailler.

Concrètement, qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie que d'un point de vue politique, la Ligue du Nord est en train de fermer ses portes aux enseignants du Sud parlant un dialecte qui n'est pas prévu dans les options du concours. Les positions anti-méridionales de la Ligue du Nord se répercutent dans la bataille linguistique où la diversité linguistique n'est pas envisagée comme une richesse socioculturelle appartenant au patrimoine italien mais comme une barrière empêchant certains citoyens de se présenter à un concours national. Il faut d'ailleurs ajouter que le projet de loi ne s'accompagne pas de projets éducatifs, de formations des enseignants ou de réflexions didactiques sur l'enseignement des dialectes dans les écoles.

L'aspect fédéraliste et xénophobe de la Ligue du Nord est aussi bien présent dans la proposition de loi n. 1582 de 2009 (proposée par Federico Bricolo) qui propose que seuls le vénitien, le piémontais et le lombard fassent partie de la liste officielle langues minoritaires protégées sans jamais tenir compte des langues des régions du Sud, totalement mises de coté par ce parti.

Il est évident que l'on ne peut s'attendre aucune proposition égalitaire de la part d'un parti politique aussi fermé sur la diversité. Or il est malheureusement l'un des seuls à poser la question des dialectes et à faire réagir l'opinion publique sur le sort réservé aux langues minoritaires non reconnues et non protégées (meme si ses intentions sont bien plus populistes que sociolinguistiques). De nombreux mouvements indépendantistes luttent pour la reconnaissance de leurs langues régionales (par exemple le basque, le corse, le catalan …) mais il est clair que les langues minoritaires et les dialectes de l'Italie du Nord ont des porte-parole difficilement crédibles, pour la plupart xénophobes et anti-méridionaux qui utilisent la diversité linguistique italienne comme un rempart au lieu de l'interpréter comme une richesse (de plus en plus rare sur le continent européen).