Selon Sartre, « l’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole à des retentissements. Chaque silence aussi ». Ses mots sont des « pistolets chargés ». Son message a une signification précise et historique. Je crois que ce concept de la littérature engagée dans son époque s’applique tout à fait à Pasolini qui écrit sur un univers culturel et social déterminé, il s’y engage. En 1966 dans l’émission Cinéastes de notre temps  il dira à ce sujet : « Le Tiers-monde commence ici […], en arrivant à Rome j’ai été surpris, émerveillé, inspiré pas la découverte de ce monde [le sous-prolétariat] qui m’a fait une forte impression. Les poètes parlent de ces choses-là ». Le devoir des artistes engagés comme Sartre ou Pasolini est celui de nous dévoiler les significations du monde extérieur et « l’homme aux autres hommes ». Leurs traducteurs ont donc comme devoir de contribuer à ce message. Ils ne peuvent ignorer que le texte à traduire a un objectif profondément humain aux enjeux socio-historiques considérables.

 

1-  Le calque et l’adaptation d’un modèle anthropologique et social

                         Le roman de Pasolini est un roman social qui met en scène une réalité historique et culturelle de la Rome d’après-guerre. Un tel contexte de violence et de misère n'est pas inconnu au lecteur français de l’époque de la traduction en 1958 (car il a lui-même vécu l'enfer de la guerre) ou d'aujourd'hui (car nous supposons qu'il a déjà lu des œuvres ou des articles à ce sujet). Cela dit, Ragazzi di Vita se concentre sur un modèle anthropologique très particulier : celui des enfants des borgate romaines. Ces zones urbaines crées pendant les années fascistes se sont multipliées après la guerre. Elles sont majoritairement peuplées de romains expulsés du centre-ville ou de migrants italiens venus du sud à la recherche d'un emploi ou d'une vie meilleure. Dans ces borgate tout le monde parle donc son propre dialecte. L'italien standard y est exclu, ce qui fait de ces borgate des microcosmes satellites de la société urbaine de Rome dont les habitants gravitent autour du centre. Pour traduire Ragazzi vita il faut donc trouver un alter-ego anthropologique et culturel. L’exemple de l’archétype du personnage des boragte de Rome a-t-il les mêmes particularités qu'un archétype français ? Sans doute l'image anachronique du gavroche Parisien est la plus proche et la traduction de Claude Henry nous y fait penser. Tous les deux sont des gamins des rues vivant dans les faubourgs d'une capitale, confrontés à la violence et à la misère et utilisent la langue populaire dans toutes leurs interactions. Pour représenter ce modèle anthropologique le traducteur a ici recours au calque littéraire (les enfants comme Gavroche sont le calque des adolescents romains issus des périphéries) puis a l'adaptation. Étant donné que ces modèles ne correspondent pas exactement (ne serait-ce que pour la période historique), on les adapte. Ainsi les personnages dans la traduction française nous font penser au gavroche parisien dont nous connaissons les conditions de vie mais conserve une identité romaine due à la réalité et à l’environnement socioculturel dans lequel il évolue. Pour que le témoignage social et historique de Pasolini arrive au lectorat français il faut l'adapter à un modèle connu puisque le phénomène des borgate nous est étranger et qu’il est essentiellement romain. Ainsi, le message dans sa globalité, c'est-à-dire les conditions de vie précaire, la  criminalité infantile, le travail journalier, la faim, la misère, la crise familiale et sociale qui touchent ces personnages sont parfois francisés. Par exemple, Claude Henry traduit les mots « palazzoni[1] » et « Casa nove » par l'acronyme « H.B.M » (habitation à bon marché). De même pour le contexte historique dans lequel les personnages évoluent ainsi « Americani » et « Tedeschi » sont traduits par les mots connotées en français (alors qu’ils ne le sont pas en italien) « Amerloques » et « Fridolins » pour souligner qu'il s'agit de soldats qui occupent la ville. Lorsque qu'un phénomène culturel ou social n'existe pas dans la réalité de la culture source ou cible le traducteur peut donc avoir recours au calque ou à l’adaptation. De cette manière les deux cultures sont en contact permanent et l'une est l’hôte de l'autre.  

 

2-  Les résistances culturelles sont-elles intraduisibles ?

                    La calque fonctionne car les deux réalités culturelles sont relativement proches, même si anachroniques. Or à la lecture des deux textes, nous remarquons que certains points font l'objet de résistances. Prenons l'exemple des habitants du quartier romain Prati que les personnages jalousent. Dans la version française il est clair que les enfants des borgate n'appartiennent pas à ce milieu, mais le traducteur ne l'explique pas. Or Prati est historiquement connu pour être l'un des quartiers les plus chers et les plus favorisés de la ville. Ce contraste culturel entre la borgata et Prati n'est pas très clair dans la traduction française. Pourtant, Pasolini a bien choisi d’évoquer cette zone urbaine pour souligner ce contraste et cette injustice. De même, l'auteur est hermétique pour un lecteur français qui ne connaît pas la ville. Prenons l'exemple de la toponymie. Les borgate romaines sont situées majoritairement à Rome-Est dans les zones de Ponte-Mammolo, Pietralata, Tiburtina, du Pigneto et de San Lorenzo (cf Annexe). Les personnages par manque de moyens financiers se déplacent le plus souvent à pied. Or ces distances sont parfois énormes et seul un lecteur connaissant la ville peut s'en rendre compte. Rajoutons que tout se passe sous un soleil de plomb, ce qui ne facilite pas leurs déplacements. Pasolini est d’une très grande précision concernant les lieux, les nombreuses errances des personnages sont envisagées sous l’angle du voyage initiatique dans la ville chaotique et multiculturelle. Pourquoi Claude Henry n'a-t-il pas fourni d'explications à ce sujet ? Certains lieux touristiques très connus (grâce aux films italiens) sont traduits en français (« place d'Espagne », « place du peuple », « villa Borghèse »). D'autres conservent leur nom italien. Ce contraste linguistique est un moyen pour le traducteur de distinguer les lieux plus aisés du centre-ville, par rapport aux quartiers romains des borgate qui conservent leur nom et leur identité italienne. Cela dit il est assez dommage qu'il n'y ait pas d’explication ou de plan, cela aiderait le lecteur à se projeter dans la ville et les longues marches qu'entreprennent les personnages, en possession de la ville.

                    La même résistance peut  se poser concernant l’anthroponymie. En effet, la culture des borgate romaines est déterminée. Chacun porte un surnom, ce nouveau baptême symbolise l’intégration de chacun dans ce microcosme. Cette tradition socioculturelle doit faire l'objet d'une réelle réflexion de la part du traducteur. Pour cela il a recours à divers procédés pour éviter la perte de sens. Il opte soit pour la traduction littérale («il Ricetto » devient, « le Frisé » et « il Calabrese », le Calabrais), pour l’équivalence néologique d’un mot qui n'existe pas en langue cible (« il Caciotta[2] » devient « Le Fromagi » qui a d'ailleurs une sonorité italienne avec le « i » final) ou pour la ressemblance lorsque le mot en langue source est semblable à un mot en langue cible (« Gégène» pour « Genesio »). Étant donné que l'anthroponymie est fondamentale chez Pasolini en ce qu’elle symbolise une habitude sociale et culturelle le traducteur doit en tenir compte pour éviter la déperdition du sens culturel. Les exemples de la toponymie et de l'anthroponymie sont de faux obstacles culturels. Le traducteur peut user de nombreux procédés. Il peut traduire mot à mot, utiliser le calque, la ressemblance, l’équivalence ou choisir de ne pas traduire pour souligner un contraste.

 3-L’abduction, les omissions et les emprunts culturels. L’intraduisible culturel existe-t-il ?

                Cependant parfois, la traduction culturelle semble impossible et le traducteur se trouve face à deux choix : l'explication ou l'omission. Claude Henry ne laisse aucune note en bas de page et le lecteur se trouve un peu perdu. Par exemple que signifie l’acronyme A.P.A.I ? Rien n'est expliqué et surtout le terme n'est pas traduit. Nous sommes donc face à un emprunt mais qui n'est malheureusement pas accompagné d'une note explicative. Si l'on cherche A.P.A.I dans un dictionnaire italien ou sur google.it on ne trouve aucun lien significatif. Il  faut donc rechercher dans les glossaires de Pasolini. Il y est écrit que A.P.A.I signifie « Polizia Africa Italiana », c'est-à-dire un corps militaire composée de soldats venus des colonies africaines italiennes. Or le mot dans le roman est A.P.A.I et non P.A.I. Le premier « A » est en réalité le déterminant féminin singulier « la » en dialecte romain, donc « a P.A.I ». Je ne sais pas pourquoi le traducteur n'a pas expliqué cet acronyme. Ce point est pourtant important, car il montre une ville assiégée et sous occupation militaire, ce qui confirme l'image du monde chaotique des borgate romaines. On trouve aussi plusieurs omissions dans le roman, en particulier concernant le nom de certaines rues ou de certains quartiers, malgré l'insistance de l'auteur de vouloir décrire l’environnement urbain avec grande précision. Ces omissions s'expliquent assez facilement : le lecteur français n'est pas censé connaître Rome et de plus les nombreuses indications risquent de perdre un lecteur étranger submergé par des noms de lieux et de places inconnus. Le traducteur allège le texte en le rendant plus accessible et maintient les descriptions les plus significatives. Cela dit, il est vraiment dommage qu'il n'y ait pas d'explication pour le chanteur romain Claudio Villa. En effet, à plusieurs reprises les personnages chantonnent ses chansons et cela est très symbolique. Claudio Villa est l'un des représentants musicaux de la Rome populaire de ces années. Le texte interrompu par les paroles chantées par les enfants des borgate donne un rythme musical au texte mais est aussi un indice culturel important. Il permet de situer l'histoire et les personnages dans un contexte déterminé. Claude Henry ne fait que traduire les passages alors qu'il aurait été, selon moi,  plus juste de les laisser en langue source et de donner une explication sur le chanteur et ses représentations dans la culture romaine. Il a autant d'importance que le nom des rues ou des quartiers qui parsèment le texte. Il est l'une des identités de Rome à laquelle les enfants des borgate s'identifient.

              Le traducteur fait parfois le choix de ne pas traduire ou de ne pas expliquer certains points du roman. Il se retrouve dans l'impasse. La transmission culturelle semble connaître ses limites. Mais est-ce parce que cela est impossible ? Aujourd'hui, si l'on entreprenait une nouvelle traduction, ces choix seraient-ils toujours les mêmes ? Je ne le pense pas. La culture italienne, la ville de Rome son histoire et sa géographie sont beaucoup plus accessibles pour le lecteur étranger. Les cultures française et italienne sont maintenant en contact permanent et une explication en bas de page permet à la plus grande majorité de comprendre ou du moins d'imaginer la situation socioculturelle des borgatedes années cinquante. La traduction a sa propre  « historicité ». Alors que celle de Claude Henry tend plutôt vers une francisation du contexte romain, demain un autre traducteur pourrait faire le choix contraire et utiliser majoritairement l'emprunt ou éviter l'adaptation et de lui restituer son italianité. Cela serait possible parce que le lecteur français est aujourd'hui plus proche de la réalité italienne qu'il ne l’était au début des années soixante. Une traduction française actuelle ne se trouverait pas confrontée aux mêmes problèmes culturels. Sa finalité ne serait plus celle de bâtir des ponts mais de les cimenter, de les solidifier en prenant compte des différences qui nous unissent. Cela dit nous avons parlé de la traduction française. Il est bien évident qu'une traduction brésilienne ou japonaise nécessite plus d’explications ne serait-ce que parce que ces pays sont géographiquement, et donc le plus souvent culturellement très éloignés.



[1]Littéralement « grands immeubles » et « Maisons neuves »

[2]Type de fromage italien