L'Italie compte environ 60 millions d'habitants pour une superficie d'environ 300 000 km2 (soit la moitié de la France pour le même nombre d'habitants). Sur ces 60 millions d'habitants, plus de la moitié parle une langue minoritaire et pour une grande partie d'entre eux il s'agit de leur langue maternelle (c'est-à-dire leur première langue). Le site Ethnologue.com indique 33 langues parlées et reconnues en Italie, mais ces données ne prennent pas en compte la totalité des dialectes régionaux et provinciaux qui sont quotidiennement en usage. La langue italienne est celle de la République, mais elle est elle-même un dialecte (venant de la Toscane) qui a été proclamé langue nationale. En réalité, les dialectes italiens sont eux-mêmes des langues provenant du latin et non de l'italien moderne. Ils sont indépendants, ils ont connus leur propre évolution et mode de transmission. Parmi eux, on compte le sarde, le vénitien, le frioulan, le tyrolien, l'occitan, le sassarais, le corse gallurien, l'arbëresh, le franco-provençal, le ladin, le slovène, le catalan, le français, le grec, le bavarois, le ligurien tabarquin, le croate, le carinziano, le carnique et le romaniska. Ces langues minoritaires souffrent très souvent de discriminations et leurs locuteurs sont contraints de ne les reléguer qu'au deuxième plan, laissant la place à l'italien moderne. La nation italienne souffre elle-même de nombreuses discriminations au sein de sa société. En effet, étant un pays relativement jeune (unification en 1861), l'Italie ne semble pas encore avoir eu le temps de s'unifier complètement. Il existe de très grandes différences sociales, économiques, historiques, culturelles et linguistiques entre les régions du territoire. L'usage et la résistance des langues minoritaires et des dialectes en est la preuve. Dans beaucoup de régions et provinces, on parle l'italien dans un contexte formel ou professionnel et le dialecte dans le reste des cas (en famille, entre amis, en société). Parler le dialecte est une décision politique et culturelle de la part des locuteurs, l'abandonner serait comme renoncer à son identité et à son héritage régional. Contrairement à la France qui compte peu de régions qui résistent à la norme de la langue française, pour l'Italie il s'agit d'un cas national (la résistance concerne toutes les régions du Nord au Sud). Au-delà de ce problème linguistique, il existe un véritable problème politique et historique. En effet, un locuteur napolitain ne se sent pas être le même Italien qu'un locuteur tyrolien. Nous sommes en droit de nous demander pourquoi. Car en effet tous les citoyens italiens naissent égaux en droits, ont le même Parlement, et sont internationalement représentés par le même État. Pourquoi alors ne se sentent-ils pas provenir du même pays? Ici encore la réponse est linguistique, ils ne parlent pas la même langue, ils n'ont donc pas la même culture (malgré l'effort de l'État pour imposer une culture nationale) et chacun se reconnaît selon son appartenance linguistique (et régionale) plus que selon son appartenance nationale. En fait, en Italie, on est napolitain, sicilien ou piémontais avant d'être italien.  Cette étude nous aidera à comprendre la situation actuelle de l'Italie, sa politique linguistique et les solutions mises en place et à trouver afin de résoudre les problèmes linguistiques

I. Situation géopolitique: la résistance des dialectes et des langues minoritaires en Italie                    

Les dialectes italiens sont le problème majeur auquel se confronte la politique linguistique italienne. Voici une carte des dialectes en usage en Italie:

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Voici quelques statistiques à propos de leur emploi:

                                    1955           1988                  1995

Italien                             10%             38%                 44,4%
Italien et dialecte              24%             48%                48,7%
Seulement dialecte           66%             14%                   6,9%
(de Lorenzetti, L., 2002, L’italiano contemporaneo, Roma, Carocci: p. 22)
Ce tableau montre un grand intérêt sociolinguistique pour notre étude. On constate qu'en 1955 66% de la population italienne parle seulement en dialecte contre 6,9% en 1995. La baisse de cet emploi est majoritairement due au fait que l'université s'est démocratisée (les cours exclusivement en langue italienne conduisent à la diminution des dialectes), l'Italie s'est européanisée et s'est ouverte au niveau international (sa population est donc contrainte d'employer une langue unique, connue et reconnue de tous). En 1955, seulement 10% de la population parlait exclusivement en italien contre 44, 4% en 1995. Cela prouve que malgré l'unification de l'Italie en 1861 la population italienne ne se considérait pas comme telle, mais plutôt comme faisant partie d'une région ou d'une province, et cela d'un point de vue historique et culturel. En 1995, 48,7% de la population parlait l'italien et le dialecte de leur région, il s'agit de la majorité. Malgré une grande avancée de la langue italienne dans le quotidien de la population, on constate que le dialecte n'est jamais totalement abandonné. Il fait partie entière de la vie et de la culture de chacun.

Parler en dialecte en famille selon les zones géographiques. (de Grassi, Sobrero, Telmon 2003: 30)

                              1974        1982          1988       1995       2000
Nord-Ouest             34,8%       29,0%     19,2%     15,0%    11,1%
Nord-Est                 55,2%       53,2%     51,0%    33,8%    27,3%
Centre                         23,7%       14,7%     19,0%    11,5%    8,5%
Sud-Iles                 52,2%       45,2%     42,2%    32,1%    26,1%

Ce second tableau nous indique un autre point dans notre étude. L'usage du dialecte dans le contexte familial (microcosme résistant à la norme sociale) est un fait important qu'il faut pleinement considérer. La famille parle la langue non officielle, non scolaire, et résiste face aux pressions sociales nationales. On remarque que dans les régions du sud et du nord-est de l'Italie, le dialecte conserve un emploi remarquable. C'est dans ces zones que l'on trouve le plus d' isole linguistiche (enclaves linguistiques) qui sont des territoires de petites dimensions et isolés linguistiquement (Communes de Walser, Val d'Aoste, Piémont, Provinces de Bolzano et Trente pour le Nord; provinces de San Vito et Faeto dans les Pouilles, province de Enna en Basilicate, de Isili en Sardaigne, etc.).

                                      En famille             Entre amis          Avec des inconnus
Italien                              44,6%                 47,3%                    71,5%
Dialecte                          23,6%                  16,6%                      6,8%
En alternance                 28,3%                 32,1%                        NC
(ISTAT - Istitut National de Statistiques Italien)
Ce troisième tableau confirme ce que nous avons déclaré plus haut, la langue italienne devient de plus en plus la langue vernaculaire qui permet aux Italiens de toute région de pouvoir communiquer, mais le dialecte résiste (surtout en famille et dans un cadre amical). Le tableau montre que les locuteurs préfèrent utiliser l'italien avec des inconnus. Ce fait a plusieurs origines; d'abord pour un simple fait de communication, car on suppose que tous les Italiens parlent la langue italienne, ensuite pour un fait d'insécurité linguistique (un locuteur qui parle en dialecte dans tous les contextes et avec tous ses interlocuteurs risque d'être mal-jugé ou traité "d'ignorante"). Parler en dialecte implique donc une certaine situation et un certain cadre linguistique, par convention, on parlera italien avec un inconnu et en dialecte dans un contexte moins formel mais bien plus quotidien. L'italien reste la langue de l'école, du travail, de l'administration etc., mais le dialecte est celle de la socialisation, du quotidien. On constate donc qu'en Italie, la langue standard n'a pas été complètement intégrée d'un point de vue quotidien, une grande majorité de locuteurs résistent face à la norme. Tous parlent italien, mais chacun décide quand et avec qui le parler. Si les dialectes sont toujours présents dans le quotidien de la population italienne, il est donc nécessaire de formuler des lois qui les protègent, qui protègent leurs locuteurs, leurs transmissions et leurs usages. Ainsi, la politique linguistique italienne tente de garantir une certaine protection des langues minoritaires et des dialectes parlés sur le territoire.

II. Les langues minoritaires et la loi italienne.                    

L'italien est la langue officielle en Italie même si cela n'apparaît pas dans la Constitution de 1947. Ce fait est inscrit dans l'article 1 de la loi du 15/12/1999 votée par le Parlement "la lingua ufficiale della Repubblica è l'italiano". L'article 2 précise: " In attuazione dell'articolo 6 della Costituzione e in armonia con i princípi generali stabiliti dagli organismi europei e internazionali, la Repubblica tutela la lingua e la cultura delle popolazioni albanesi, catalane, germaniche, greche, slovene e croate e di quelle parlanti il francese, il franco-provenzale, il friulano, il ladino, l'occitano e il sardo" ("Conformément à l'article 6 de la Constitution et en rapport avec les principes généraux établis par les organismes européens et internationaux, la République tutelle la langue et la culture des populations albanaises, catalanes, allemandes, grecques, slovènes et croates et de celles parlant le français, franco-provençal, frioulan, ladin, occitan et sarde"). Le Parlement italien a donc établi une loi qui cumule deux effets essentiels et de nature linguistico-politique: la déclaration formelle que la langue italienne est celle de la République et la protection des langues minoritaires présentes sur le territoire. Cette loi favorise donc la résistance des langues minoritaires. Le Parlement italien, face à la demande des citoyens est en devoir de les protéger.                    
L'Italie a aussi dû faire face au phénomène du bilinguisme dans certaines régions. La loi intervient quant au bilinguisme administratif à la demande de 15% des citoyens des communes intéressées ou de 1/3 des conseillers municipaux.  La loi 482 du 15/12/1999 "règles en matière de protection des minorités linguistiques historiques", garantit l'usage de la langue minoritaire à l'école (maternelle, primaire et secondaire) aux cotés de la langue italienne, son emploi de la part des organismes communaux et provinciaux, la publication d'actes légaux en langue minoritaire (laissant l'exclusivité légale à la langue italienne), l'utilisation orale et écrite des langues dans l'administration publique (sauf dans les corps de la police et des forces armées), acceptation sur demande des noms et prénoms en langue originale et prévoit des conventions pour les services publics dans les secteurs de la télévision et de la radio. Cette loi s'applique dans les régions du Trentino-Alto Adige (art. 59, les lois et règlements régionaux et provinciaux sont publiés en italien et en allemand), Val d'Aoste (la loi Constitutionnelle n. 4 du 26/02/1948 art. 38, prévoit que la langue française soit reconnue officiellement comme celle italienne, cela implique que les actes publics peuvent être publiés dans une langue comme dans l'autre, que l'enseignement du français dans les écoles doit être égal à celui de la langue italienne et que certaines matières peuvent être enseignées exclusivement en français),  Frioul-Vénétie Julienne (la loi n. 38 du 23/02/2001 art. 8 prévoit le reconnaissance du droit à l'usage de la langue slovène dans l'administration publique et que certains documents officiels comme la carte d'identité soient rédigés en italien et en slovène ou en italien seulement), la Sardaigne et la Sicile(la loi n. 482 du 15/12/1999 déclare les langues sarde et sicilienne comme langues officielles aux cotés de la langue italienne).  Il existe donc cinq régions qui ont un statut spécial en Italie (vous trouverez une carte sur le site http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/italiecarte.htm.)


Ces régions sont autonomes et bénéficient d'un statut spécial qui leur garantit entre autres la protection de la langue et de la culture régionale.

III. Les autres langues minoritaires: problèmes et solutions                    

Les langues minoritaires que nous avons évoquées plus haut ont trouvé un appui fondamental, la loi,  qui les protège et qui garantit leur survie et leur place dans le patrimoine national et international. Cependant, ce ne sont pas les seules langues minoritaires présentes sur le territoire. Qu'en est-il des autres langues minoritaires et dialectes? Les régions qui ne bénéficient pas de statut spécial ne sont-elles pas exclues de la politique linguistique italienne? En effet, le milanais, le napolitain, ou le calabrais ne sont pas admis dans l'administration publique, aucune loi parlementaire n'a été proclamée pour les défendre ou les protéger. Pourtant comme nous l'avons précisé plus haut, le napolitain, par exemple, n'est pas un dialecte mais une langue qui s'est développée de manière autonome. Cependant la gouvernement italien ne la reconnaît pas comme telle et lui attribue un statut de dialecte. Pour que ces langues minoritaires fassent partie de la scène politico-linguistique italienne il faut d'abord qu'elles soient reconnues comme des langues à part entière, distinctes du système linguistique de la langue italienne. Pourquoi ne sont-elles pas reconnues comme telles? Les langues minoritaires que nous avons citées plus haut ont en réalité beaucoup bénéficié du fait qu'elles soient d'origine française, allemande ou slovène. La pression des locuteurs mais aussi de la politique internationale sur le Parlement italien a réellement contribué à ce changement.
Ces langues ont été favorisées pour des raisons qui ne sont pas que linguistiques mais bel et bien politiques (relations économiques, historiques, militaires etc. entre la France, l'Allemagne, la Slovénie et l'Italie). Le napolitain, qui ne compte pas de locuteurs logés aux frontières italiennes ne bénéficie donc pas du même poids politique et international. La distinction de la part de l'État entre langue et dialecte est donc surtout politique et non totalement linguistique. Le linguiste norvégien Einar Haugen l'illustre parfaitement en disant: "une langue est un dialecte avec une armée et une flotte". On doit donc espérer que le gouvernement italien reconnaisse les autres langues minoritaires comme telles et non plus comme des dialectes. Les langues minoritaires exclues par l'État italien sont les suivantes: langue tsigane, le piémontais, les langues émilienne et romagnole, le lombard, le napolitain et les langues méridionales. Afin de revaloriser le statut des ces langues, plusieurs possibilités sont envisageables:
- Laisser aux régions et aux provinces (et non exclusivement à l'État) le choix de reconnaître les soi- disant dialectes comme des langues minoritaires. Il sera ainsi possible pour les communautés linguistiques de se faire entendre plus facilement et plus directement.
- Pour une politique qui encourage le plurilinguisme et la multi-culturalité. Chaque langue minoritaire aurait le droit d'être présente dans les écoles ou universités (comme matière à part entière), les radios, les télévisions, les services multimédia publics pourraient attribuer plus d'espace aux langues et aux cultures minoritaires.
- Valoriser la différence et punir les discriminations. Trop de locuteurs de langues minoritaires souffrent d'exclusion. L'État doit garantir à chacun le droit et la sécurité d'appartenir à une communauté linguistique.
- Encourager les productions artistiques (littératures, musique, cinéma etc.), économiques, recherche universitaires etc. en langues/sur les langues minoritaires. Cela peut se faire grâce à des subventions, des festivals, des rencontres, des foires etc.
- Développer la transmission et la protection des langues minoritaires à travers des initiatives culturelles, commerciales ou touristiques, ou bien à travers la création de sites internet en langue minoritaire.
- La communauté européenne et internationale peut aussi jouer son rôle et faire pression sur le gouvernement italien afin de les reconnaître comme langues minoritaires et non plus comme dialectes (à travers la recherche universitaire, la création de nouvelles lois européennes, des initiatives commerciales et touristiques, des projets linguistiques en langues minoritaires etc.)
Ce qui manque à ces langues, au-delà d'une reconnaissance comme telles, c'est aussi une intention de la part des hauts représentants politiques (italiens et internationaux) de les mettre en valeur. Il serait possible de former des projets linguistiques internationaux (cours de langues, échanges linguistiques, productions artistiques etc.) qui mettent en valeur ces langues et ainsi de leur attribuer un poids plus conséquent sur la scène (inter)nationale.

Conclusion:                     Les divergences et les discriminations linguistiques que rencontre l'Italie sont donc de nature politique. En effet, certaines langues minoritaires sont reconnues comme telles et d'autres ne sont que des dialectes selon l'État italien. Cette distinction n'est pas de nature linguistique (car nous savons que beaucoup de dialectes sont en réalité des langues qui naissent en même temps que l'italien vulgaire et qui ont connu leur propre évolution syntaxique, lexicale, phonétique etc.). Si l'État ne les reconnaît pas comme des langues, ce n'est donc pas d'un point de vue linguistique mais politique. Ce refus de reconnaissance est dû à un certain manque de prestige, d'utilité économique et commerciale. Le napolitain est moins utile à l'État et à la communauté internationale que le français ou le slovène. Pourtant, aujourd'hui, il en va de leur survie. Sans l'intervention d'une politique linguistique équitable, les langues minoritaires du territoire italien risquent de disparaître à cause de l'indifférence parlementaire (et non du manque de locuteurs). En effet, la résistance (politique) des locuteurs en langue minoritaire est assez forte pour que la transmission (surtout orale) des langues persiste. De plus, beaucoup d'artistes s'expriment en italien et en langue minoritaire; cette dualité est un fait culturel que l'Italie connaît du Nord au Sud et qui continue d'exister encore aujourd'hui (par exemple le film Gomorra sur la maffia napolitaine a entièrement été tourné en langue napolitaine et sous-titré en italien). Si les locuteurs et les artistes (qui représentent culturellement et linguistiquement l'Italie sur la scène internationale) continuent à ne pas abandonner leur langue, l'État a le devoir de les protéger. Pour cela il faut créer de nouvelles lois. Et pour que cela se fasse il faut d'abord les reconnaitre comme des langues minoritaires, leur redonner la valeur qu'elles méritent, reconnaître l'Italie comme un pays plurilingue et multiculturel et encourager la diffusion et la protection des ces langues comme faisant partie entière du patrimoine culturel italien.